Reportage Les paysans, de plus en plus souvent des paysannes

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FLAUJAC-GARE (France), 4 juil 2014 (AFP) - Elle a passé des années derrière un bureau de la région parisienne, un casque sur les oreilles, à répondre aux questions de clients de France Télécom. Les rares moments de la journée où elle est désormais assise, c'est sur un tabouret pour traire ses ânesses.

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Viviane Salesse a 56 ans et depuis cinq ans, elle a troqué son statut de fonctionnaire pour devenir agricultrice à son compte dans le Lot, un parcours symptomatique de la féminisation croissante de la profession en dépit d'obstacles persistants d'accès à la terre et de stéréotypes encore bien ancrés. « J'ai trois handicaps », résume Viviane en préambule. « Je suis une femme dans l'agriculture. J'étais fonctionnaire et les gens se demandent pourquoi j'ai laissé tomber. Et en plus, j'élève des ânes dont on disait il y a encore peu de temps : "les bourricots, on ne fait rien avec" ».

Des « bourricots », Viviane en a 25 - des ânesses plus exactement - dont elle tire au total 500 litres de lait par an. Ce lait au goût d'eau légèrement sucrée, elle en a fait le principal ingrédient d'une ligne de cosmétiques qu'elle a mise au point avec un laboratoire et qu'elle vend dans des magasins bio de la région Midi-Pyrénées. Pour l'instant, elle réinvestit ce qu'elle gagne dans son asinerie, ne se verse quasiment aucun salaire, se dit « heureuse car proche de la nature » et réalise avec délectation que ces moments où elle se faisait « chicaner par les clients au téléphone » sont désormais derrière elle.

La misogynie de base derrière nous

Viviane, même si elle s'est lancée dans une activité de niche, est loin d'être une exception et témoigne d'une tendance lourde dans le secteur. Le taux de féminisation des chefs d'exploitations agricoles et associés est passé de 14,7 % en 1988 à 24,1 % en 2010 en France, rappelle Sabrina Dahache, docteur en sociologie spécialisée dans les rapports homme/femme dans l'agriculture.

A cela, plusieurs raisons concomitantes selon Karen Serres, éleveuse d'ovins dans le village lotois de Lauzès et cheville ouvrière au nom de la puissante Fnsea des négociations qui avaient abouti à une modification avantageuse du statut juridique des conjoints, le plus souvent des femmes, en 2010. « L'agriculture a évolué et la société aussi, à savoir que l'image de la ruralité, de métiers en lien avec la nature est plus positive », relève l'éleveuse, pour qui « la misogynie de base est un peu derrière nous ». « Agrotourisme, transformation, gavage, vente directe, il y a désormais tellement de facettes à l'agriculture, qui ont quasiment toutes été initiées par des femmes, que l'on n'est plus juste dans l'acte de production de tonnes de blé ou de carcasses d'agneau. Ces nombreuses facettes ont donné une place à l'agricultrice », analyse Karen Serres.

Un monde investi par les hommes

Pour autant, les obstacles demeurent nombreux pour les femmes qui veulent devenir agricultrices, de leur formation jusqu'à l'installation. « Elles restent confrontées à un monde investi par les hommes, que sont les dirigeants d'exploitations, les techniciens des coopératives ou encore les banquiers. Les propriétaires fonciers ont tendance à privilégier des acquéreurs masculins, pour vendre ou pour louer », relève Sabrina Dahache. « Le prix à payer pour les femmes qui s'installent dans l'agriculture est beaucoup plus cher », ajoute-t-elle sur la foi de ses recherches.

De même, les progrès enregistrés ces dernières années en ce qui concerne la reconnaissance juridique des femmes au sein d'une exploitation doivent être parachevés, selon Karen Serres. Le monde agricole tente actuellement de convaincre le gouvernement d'étendre les garanties nées de la loi de modernisation de 2010 aux conjoints d'agriculteurs qui se sont installés avant cette date. Entre 40 et 50 % des agricultrices en France échappent aux bénéfices de cette loi, selon Karen Serres. Les négociations sont en bonne voie assure l'éleveuse qui cependant « attend, en bonne terrienne, de voir les fruits sur l'arbre pour pouvoir récolter ». 


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