Difficile de se frayer un chemin en sortant de la bouche de métro Havre-Caumartin. Le trottoir déverse son flot de touristes bardés de sacs aux logos des grandes marques, de passants pressés et de vendeurs à la sauvette. Nous sommes boulevard Haussmann, le temple des grands magasins à Paris. C'est la période des soldes pour les uns, la course au luxe pour les autres. Deux mondes se croisent et consomment.
En cette fin janvier, l'enseigne du Printemps célèbre le Nouvel an lunaire chinois, l'année du dragon. À l'une des entrées de ce bâtiment du XIXe siècle, un périmètre de sécurité canalise la foule. Robe rouge de circonstance et ceinte de son écharpe tricolore, Delphine Wespiser, Miss France 2012, participe à l'opération séduction. Au son des tambours, cymbales et gong, des jeunes acrobates exécutent une danse du dragon et du lion, symbole de la puissance et de la réussite. Le spectacle scotche les badauds malgré un léger crachin.
Cet accueil est ciblé pour les ressortissants de l'Empire du milieu. « Les Chinois représentent 50 % des visiteurs étrangers, et cette clientèle internationale pèse 30 % du chiffre d'affaires global », explique Pierre Pelarrey, le directeur du Printemps Haussmann.
Les Chinois voyagent pour la plupart en groupe. Des séjours de huit à dix jours, entre l'Italie, la Suisse et la France. À Paris, après la tour Eiffel et l'Arc de triomphe, les grands magasins sont un passage obligé. Amoureux du luxe, ils sont aiguillés par les guides des tour-opérateurs vers les entrées stratégiques du Printemps. Beauté d'un côté, accessoire et luxe de l'autre, les rez-de-chaussée de deux des trois bâtiments concentrent la grosse partie de la clientèle. Le panier moyen « s'élève à 1 500 € et on retrouve dans le top 5 des produits la maroquinerie, la haute horlogerie, la joaillerie, les parfums et le prêt-à-porter », précise une assistante.
Trois femmes déambulent au rayon parfumerie. Pour son deuxième séjour en Europe, Yi Shan, commerçante à Canton, vient de passer dix jours entre la Suisse et la France. Accompagnée de sa fille et de sa mère, elle trouve « les Français vraiment chaleureux » et ne se lasse pas « de la beauté du musée du Louvre et du château de Versailles ». Le shopping ? « Parce que c'est moins cher et détaxé... », ajoute-t-elle avant de rejoindre sa fille, qui hésite entre deux parfums.
Des livraisons jusqu'en Chine
Des hôtesses parlant le mandarin repèrent les clients et les conseillent dans la plus grande discrétion. Ces dames et messieurs peuvent aussi bénéficier, sur rendez-vous, des conseils d'un expert de la mode, et essayer les vêtements, à l'abri des regards, au 4e niveau, dans des salons privés.
Problème de paiement ? Un bureau de change facilite les transactions, « même si les Chinois utilisent de plus en plus la carte de crédit Asie », constate une hôtesse. En tant que touristes résidant hors de l'Union européenne, ces clients bénéficient d'une détaxe de 12 %. Un service du magasin se charge des formalités pour éviter les temps d'attente à l'aéroport. On peut aussi faire livrer ces emplettes à l'autre bout du monde.
Un jeune couple, allure cool et sac à dos, est en repérage au rayon maroquinerie : Zhi et Bo Li sont comptables dans la province du Sichuan. L'homme, Zhi, précise fièrement que « c'est la région des deux pandas... » Maryvonne, l'interprète, ne manque pas de saluer l'arrivée des « grands ours-chats » prêtés par la Chine au zoo de Beauval (Loir-et-Cher). Le personnel est formé pour mettre à l'aise ces touristes, traditionnellement méfiants. Poids de l'histoire oblige !
Un peu plus loin, Monsieur Wang consulte les étiquettes. Travaillant à Shanghai, dans l'import-export en confection, il conseille sa femme et sa fille dans les choix des sacs. « Nous cherchons des souvenirs pour les amis et la famille », lance-t-il dans un anglais commercial, avant de rejoindre son beau-père qui s'éloigne vers un autre rayon.
Toujours pressés, la plupart de ces clients n'auront pas le temps d'accéder au 9e étage pour découvrir la terrasse panoramique qui offre une vue imprenable sur Paris... Dehors, des cars pullman en double file et une kyrielle de grosses berlines allemandes aux vitres fumées attendent ces hôtes privilégiés. Ils sortiront, indifférents aux odeurs de marrons grillés et aux vendeurs de breloques, tour Eiffel et porte-clés made in China, pour reprendre le cours de leur visite ou le chemin de l'aéroport.
Selon les estimations, le nombre de touristes chinois devrait exploser d'ici à cinq ans, pour atteindre 4 à 5 millions. Les grands magasins s'y préparent.