[interview] Politique agricole Christian Harbulot : « L’agriculture est orpheline d’une vision stratégique »

Terre-net Média

Directeur de l’école de guerre économique à Paris, Christian Harbulot critique le manque de vision stratégique de la France pour son agriculture. Selon lui, les représentants agricoles doivent dépasser leurs divisions pour que les politiques puissent fixer un cap à la stratégie agricole.

[Interview] Christian Harbulot : « L’agriculture orpheline d’une vision stratégique »

Terre-net : Selon vous, l’agriculture n’échappe pas à ce que vous appelez la « guerre économique ». Pourquoi ?

Christian Harbulot : « L’agriculture n’est pas la loi du marché, c’est bien plus que cela. Les Etats-Unis, le principal concurrent de l’Europe, mais aussi la Chine, le Brésil et les autres grands pays agricoles ont défini une vision politique claire et ambitieuse pour leur agriculture. En Europe, les pays membres sont des partenaires qui sont divisés. L’agriculture y est considérée davantage comme un poids plutôt qu’une source de richesse.

Terre-net : Comment en est-on arrivé là, alors que l’Europe s’est construite justement sur la reconstruction et le développement de son agriculture pour satisfaire sa sécurité alimentaire ?

Le monde agricole, en France en particulier, ne s’est pas suffisamment donné les moyens de faire comprendre cette question de l’enjeu alimentaire au reste de la société. Pour la plupart des citoyens, l’agriculture et leur alimentation sont considérés comme des acquis. Et cette évidence a été oubliée petit à petit. Or la société en oublie l’évolution du monde : la croissance de la population, le besoin croissant pour la nourrir, le durcissement de la compétition mondiale, etc.

L’agriculture ne concerne pas seulement les agriculteurs, mais aussi les citoyens, le devenir du territoire français, le rapport entre l’alimentation et la santé publique, la qualité de vie.

Malheureusement, la sécurité alimentaire, fondement même de l’Europe, est devenue davantage un principe humanitaire, dont les missions ont été transférées aux ONG. Elle n’est plus perçue comme un principe stratégique. La question de savoir comment nourrir la population française dans 20 ans est pourtant une question majeure, quelle que soit l’évolution du monde et de l’Europe.

Les Américains, eux, l’ont compris. Contrairement à ce qui est souvent dit, notamment par les instances européennes, les agriculteurs américains sont beaucoup plus soutenus que leurs homologues européens.

Terre-net : Comment faire pour que, en Europe, cette approche change ? Quel conseil donneriez-vous aux représentants des organisations professionnelles agricoles ?

L’urgence est de produire de la connaissance et de former les élus avec cette connaissance. De la connaissance sur l’évolution réelle du monde et des stratégies agricoles de nos concurrents. Les élus ne sont actuellement pas capables de soutenir convenablement les agriculteurs par une vision claire de leur secteur. Mais c’est au monde agricole d’informer les élus, de leur donner des grilles de lecture de la réalité de l’actuelle compétition agricole.

Tant que les représentants agricoles ne feront pas cet effort, la classe politique sera à la traîne et gérera le secteur agricole comme un poids et non comme une source de richesse.

Terre-net : Il y a pourtant des organisations professionnelles et des syndicats assez puissants dans le secteur agricole. Ne remplissent-ils pas ce rôle ?

Oui, mais dans ces organisations et ces syndicats, il n’y a pas forcément d’unité. Au sein même du syndicalisme majoritaire par exemple, il n’y a pas toujours une unité entre la FNSEA et certains FDSEA. Il faut dépasser ces divisions. Il faut un seul pilote dans l’avion pour définir la stratégie de l’agriculture française confrontée à l’évolution du monde actuel. Car on en est encore loin. »


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