Repères Filière betterave et Brexit : un cas d’école

Terre-net Média

La France exporte chaque année l’équivalent de la production de sucre d’une sucrerie française (300 000 tonnes) vers le Royaume-Uni, ainsi que 15 % de sa production d’éthanol. Entre gestion des règles d’origine, mesures de prévention du « swap », de lutte contre le dumping règlementaire et de réallocation des contingents d’importation, l’agriculture constitue un bon exemple de la complexité du Brexit. En jeu, 13 à 15 % de la surface betteravière française.

Betteraves sucrièresLe Royaume-Uni importe chaque année près d'un million de tonnes de sucre. (©Pixabay)

Cet article est issu du Déméter, un ouvrage de référence sur l’agriculture et la sécurité alimentaire dans le monde qui paraît chaque année depuis 1993.
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Malgré une production de sucre de betterave d’un peu plus de un million de tonnes, le Royaume-Uni est déficitaire d’un volume similaire, et doit combler ses besoins par des importations. Celles-ci peuvent se faire sous forme de sucre raffiné ou brut, ces deux produits étant en concurrence.

Le sucre importé sous forme raffinée l’est majoritairement en provenance du continent, et la France est son premier fournisseur. Mais ces importations peuvent également se faire sous forme de sucre de canne ensuite raffiné sur place. C’est d’ailleurs au Royaume-Uni qu’est située la plus grande raffinerie européenne : celle de Tate & Lyle, entreprise mythique dans l’esprit britannique, qui représente à elle seule le quart des capacités de raffinage de l’Union européenne (UE).

Quand la différence entre le sucre roux sur le marché mondial et le sucre blanc communautaire l’a permis, le Royaume-Uni a même exporté du sucre sur le continent européen. Mais les règles d’importations de sucre dans l’Union limitent les velléités du raffineur : Tate & Lyle s’est toujours fortement mobilisée à Bruxelles pour obtenir une libéralisation des importations de sucre. C’est aussi ce qui a poussé l’entreprise à militer fortement en faveur du Brexit, et il n’est pas anodin de noter que David Davis, l’ancien secrétaire d’État à la sortie de l’UE, a passé dix-sept ans de sa carrière chez Tate & Lyle.

Le Brexit, l’occasion pour le Royaume-Uni de négocier des facilités d’importation

Après le Brexit, le raffinage britannique aurait tout à gagner à obtenir des facilités d’importation de sucre brut lors de négociations de libre-échange que le Royaume-Uni pourrait lancer avec des pays sucriers - d’autant que beaucoup ont un lien, présent ou historique, avec le Commonwealth. Ce serait, dès lors, au détriment du sucre communautaire, et notamment français. Car même si les conditions d’échanges entre l’Union à 27 et le Royaume-Uni étaient préservées, la compétitivité du sucre blanc européen serait dans les faits fortement mise à l’épreuve sur le territoire britannique, voire sur celui de l’Union si le flux venait à s’inverser.

En effet, bien que les règles précisent que le raffinage ne confère pas l’origine, le sucre de betterave britannique, devenant excédentaire, pourrait trouver un marché sur le continent – ce que l’on nomme le « swap ». D’ailleurs, si le Brexit avait la faveur d’une grande partie des agriculteurs britanniques, c’est bien parce qu’ils y voyaient l’opportunité de s’affranchir de normes – présentes ou futures – jugées trop contraignantes, et ainsi de gagner en compétitivité face à leurs confrères du continent.

Une menace pour le sucre blanc français

La préservation des intérêts des Vingt-Sept ne passera donc que par des garanties fermes en matière de gestion des règles d’origine, de mesures de prévention du « swap » et de veille face à d’éventuels dumpings règlementaires. Mais ce n’est pas tout : à l’heure actuelle, le Royaume-Uni est, de loin, le principal utilisateur des contingents d’importation de l’Union à 28. Son départ de l’UE libère la part qu’il utilisait au profit d’autres pays raffineurs, notamment l’Italie, l’Espagne et le Portugal.

Et si ces autres États augmentent leur raffinage, ce sera bien, ici aussi, au détriment du sucre blanc français. D’où la demande de la filière française de renégocier tous les accords existants entre l’UE et les pays tiers – à défaut d’obtenir une réallocation basée sur les flux historiques.

Production de sucre dans le mondeL'Amérique du Sud, principal producteur mondial de sucre. (©Club DEMETER / Le Déméter 2019)  

Consommation de sucre dans le mondeL'Asie, premier consommateur de sucre dans le monde. (©Club DEMETER / Le Déméter 2019)

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