Reportage La guerre aux nitrates divise la campagne en Midi-Pyrénées

Afp

Menace mortelle pour l'agriculture ou chance de produire « plus équilibré » : le durcissement à venir de la lutte contre la pollution aux nitrates agricoles hérisse la Fnsea mais stimule la fibre plus écologiste de la Confédération paysanne.

Cours d'eauLes épandages sont interdits à moins de 35 mètres des berges.(©Terre-net Média)

En Midi-Pyrénées, particulièrement touchée par l'extension des « zones vulnérables » où des contraintes particulières de gestion des engrais et des déjections animales deviennent obligatoires, le syndicat majoritaire, la Fnsea, et sa branche des Jeunes agriculteurs ont déjà multiplié les actions de protestation.

« L'avenir de l'élevage est foutu si ça passe ; on arrêtera les vaches si on nous oblige », déclare Florent Barthès, 24 ans, adhérent des JA, établi à 30 km au nord-est de Toulouse à Roquesérière, qui va passer en zone vulnérable. Interrogé près de ses « veaux sous la mère », qui donneront bientôt une viande de qualité "Label Rouge", le jeune homme n'a rien d'un productiviste forcené : ses 60 reproductrices passent une bonne partie de la journée dans les champs et se nourrissent à l'étable de fourrage. Il cultive aussi 150 hectares de grandes cultures (céréales, maïs non irrigué, fourrages), une exploitation très moyenne pour la région.

Les mesures de lutte contre les nitrates dans le Sud-Ouest

Le programme d'actions du bassin Adour-Garonne élaboré en 2014 prévoit plusieurs restrictions importantes :

- Les cultures de printemps (comme maïs et tournesol) sont les plus touchées : l'interdiction d'épandre tout engrais pourra atteindre sept mois et demi, si la terre reste nue en automne et hiver. On peut réduire cette période en plantant des Cipan (culture intermédiaire piège à nitrates) qui ne sont destinées à aucune exploitation et dont l'utilité est très contestée par les agriculteurs.

- Les épandages sont interdits en général à moins de 35 mètres des berges. Ils sont interdits sur les sols en forte pente (au-dessus de 15 % ou de 20 % suivant les fertilisants). Les épandages d'engrais doivent être fractionnés en deux ou trois fois, au moins, suivant les cultures et les agriculteurs devront faire une analyse de sol tous les ans sur au moins une de leurs principales cultures.

- Ils devront établir un plan prévisionnel de fumure (Ppf) et tenir un cahier d'enregistrement des pratiques (Cep) signalant tous les épandages. La quantité totale de l'azote issue des « effluents d'élevage » devra être inférieure à 170 kilos par hectare. Corollaire de ces restrictions, l'obligation de stocker plus longtemps les déjections animales et donc d'investir dans des fosses étanches de plusieurs dizaines de milliers d'euros.

- La capacité de stockage : pour les bovins, elle devra atteindre 4 à 6,5 mois de déjections suivant le temps passé par les animaux dans les bâtiments. Pour les volailles, la capacité devra représenter sept mois et pour les porcs elle pourra atteindre jusqu'à sept mois et demi. Les éleveurs devront se mettre en conformité avec ces règles avant octobre 2016.

32 pages d'obligations

Si le projet gouvernemental, annoncé cet été pour répondre aux griefs de Bruxelles, passe si mal dans le grand sud-ouest, c'est notamment parce que les eaux y sont traditionnellement moins polluées par les nitrates que celles favorisant la prolifération des algues en Bretagne, terre d'élevage et de cultures intensifs. Les mesures des nitrates dans les cours d'eau et les nappes phréatiques plaçaient déjà Bretagne et bassin parisien en zone vulnérable lorsque le seuil était de 40 mg/litre d'eau, mais le grand sud-ouest y échappait largement. L'abaissement prévu à 18 mg/litres doit faire basculer en zone vulnérable 1.635 communes supplémentaires du bassin Adour-Garonne, qui englobe les cours d'eau du sud-ouest se dirigeant vers l'Atlantique.

Avec à la clé une batterie d'obligations nouvelles : le programme d'action publié par la préfecture à Toulouse compte pas moins de 32 pages. « On nous ajoute toujours plus de contraintes administratives, financières ; il va falloir faire un plan prévisionnel de fumure (Ppf) et tenir un cahier recensant tous les épandages », s'agace Florent Barthès. « Cela devrait me coûter 25 à 30.000 euros pour construire une fumière », une cuve en béton étanche pour les déjections, et « les subventions annoncées, j'y crois pas », déclare le JA, qui paille quotidiennement les bouses de ses vaches à l'étable, puis les entasse dehors tous les deux mois, avant de les épandre sur les terres en culture. Florent Barthès défend « le bon sens » des agriculteurs et se dit « convaincu que pas plus de 5 % de nos nitrates s'en vont dans l'eau », en parlant du petit ruisseau qui coule en bas de ses terres.

Trouver un équilibre

100 km plus à l'est, en Aveyron, sur les pentes herbeuses dominant le Viaur, Patrick Frayssignes élève 400 brebis dont le lait ira chez Lactalis pour faire le Roquefort Société. Cet adhérent de la Confédération paysanne de 43 ans, fils et petit-fils de paysan, a la fibre écologiste, convaincu « qu'il faut trouver un équilibre entre le sol et le troupeau, alors qu'en Bretagne, le sol ne peut plus digérer les déjections et qu'il faut faire des investissements lourds pour s'en sortir ». Sa commune de Cassagnes-Begonhes, sortie du classement « zone vulnérable » en 2012, va y retourner. Il accueille la perspective avec sérénité, d'autant qu'en 2008, il a déjà « investi 88.000 euros dans une fumière qui nous donne maintenant un confort ». Il pratique déjà le Ppf et le cahier d'épandage et ne s'inquiète guère des nouvelles obligations. « Les plus embêtés, ce seront les producteurs les plus intensifs, avec de gros élevages à l'étable ou beaucoup d'engrais de synthèse dans les champs », estime son camarade du bureau départemental Joël Barthes. Presque homonyme de son collègue des JA, Joël Barthes regrette « qu'il n'ait pas conscience de l'impact des nitrates, car la terre est un bien commun ».

A Roquesérière, Florent Barthès ne cache pas qu'il ne « se tiendra pas aux nouvelles dates imposées pour les épandages ». Quant au cahier « on s'en arrangera comme on pourra ». En revanche, il compte bien participer aux actions promises par la Fnsea et le Cnja pour les prochaines semaines. 

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