Au Japon et en France Pas d’agriculture ni d’agriculteurs sans soutiens publics

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Face au manque de surface, l’agriculteur japonais Shinobu Oono mise sur les productions à forte valeur ajoutée. Il bénéficie aussi d’aides publiques importantes. Objectif de ces soutiens : garantir la sécurité alimentaire du pays, avec de nombreux paysans. L’Union européenne est la seule puissance économique à réduire la voilure ! Un article extrait de Terre-net Magazine n°30.

Shinobu Oono, agriculteur sur l'île d'Hokkaido au Japon Shinobu Oono exploite 30 ha avec son père et sa mère. Une surface correspondant à la moyenne haute du pays. (©Terre-net Média)

Au Japon
Shinobu Oono, céréalier à Obihiro, sur l’île d’Hokkaido

L'espace est un luxe !

Carte du JaponCliquez sur l'image
pour l'agrandir.
(©Terre-net Média)

Si le Japon est la troisième puissance économique mondiale, il dispose de peu de terres cultivables, moins de 15 % du territoire (55.000 km²), pour nourrir sa population estimée à plus de 127 millions de personnes en 2012. Davantage connu pour ses savoir-faire technologiques que pour son agriculture, son taux d’autosuffisance alimentaire ne dépasse pas 40 %. Le pays du Soleil-Levant est en outre le premier importateur mondial de produits alimentaires.

Au nord, près de Obihiro sur l’île d’Hokkaido, Shinobu Oono exploite un peu plus de 30 ha avec ses parents : 9 ha de blé, 7 ha d’oignon vert, 5,3 ha de maïs, 4 ha de pommes de terre, 3,5 ha d’igname de Chine (tubercule) et 2,5 ha de haricots. Une taille d’exploitation correspondant à la moyenne haute du pays.

Attention, il ne faut pas voire l’agriculture japonaise comme archaïque. Avec neufs tracteurs sur l’exploitation et des bâtiments qui n’ont rien à envier à ceux que l’on voit en France, l’exploitation de Shinobu est moderne et intensive.

Matériels agricoles rangées sur des étagèresLe manque de place impose un rangement vertical,
même pour le matériel ! (©Terre-net Média)
 

Fort attachement à la terre

Au Japon, comme pour toutes les autres activités, l’agriculture doit composer avec une contrainte majeure, le manque d’espace, accentué par la pression urbaine. « La plus grande richesse, c’est la terre », insiste l’agriculteur. S’agrandir n’est pas aisé, d’autant que l’attachement à la terre est très important. Et les prix sont sans commune mesure avec ceux du marché français : cinq à six millions de yens par hectare (38.000 à 46.000 €).

38.000 à 46.000 € pour un hectare !

Mieux vaut donc privilégier les productions à forte valeur ajoutée ! La culture la plus rentable de l’exploitation : un tubercule appelé Chinese Yam (igname de Chine). « Mais c’est également l’une des plus difficiles », explique l’agriculteur. Les rendements atteignent 30 à 40 t/ha pour un prix de 1.244 €/t.

En blé et en pomme de terre en revanche, Shinobu récolte respectivement 70 q/ha et de 40 à 50 t/ha en moyenne, payés 385 €/t et 231 €/t. Ainsi, le chiffre d’affaires global de la ferme varie selon les années de 50 à 60 millions de yens (385.000 à 463.000 €), soit une moyenne de plus de 14.000 €/ha.

Travailleuses agricoles japonaises. Malgré ce que l'on peut voir en traversant le pays,
il ne faut pas croire que l'agriculture japonaise
est archaïque. (©Terre-net Média)

La 3ème agriculture la plus aidée au monde

Des prix certes rémunérateurs, mais n’oublions pas que l’agriculture nippone est l’une des plus soutenues au mondele gouvernement japonais a versé près de 44 milliards d’euros d’aides agricoles en 2012 (estimations Ocde). Toujours selon l’organisation, le taux de soutien au secteur dépassait 51 % en 2011, ce qui plaçait le Japon au 3ème rang des pays du monde qui aident le plus leur agriculture, derrière la Norvège (60 %) et la Suisse (56 %). Concrètement, les aides sont attribuées à l’hectare, ce qui favorise les grosses structures. Shinobu Oono reçoit actuellement 200.000 yens par hectare (un peu plus de 1.500 €). « Un montant susceptible d’évoluer après le prochain changement de gouvernement », précise cependant l’agriculteur.

Les pouvoirs publics japonais aident aussi parfois à financer la mécanisation des exploitations. Dernier exemple en date en 2009 : l’Etat a accordé, aux agriculteurs qui investissaient, une aide correspondant à 50 % du prix d’achat de leurs tracteurs. Le gasoil est également plus abordable au Japon. Pour alimenter ces engins, il faut en moyenne 120 € pour 1.000 l.

Au final, Shinobu Oono est « satisfait de sa situation ». Une opinion que partage M. Masuchi, un autre agriculteur installé avec ses parents sur 75 ha, à une cinquantaine de kilomètres de l’exploitation de Shinobu. Tous deux, comme la plupart des producteurs japonais, espèrent que leurs enfants intègreront l’école d’agronomie locale pour devenir agriculteurs.

Tableau des principales productions japonaisesLes principales productions japonaises. Source : ministère français de l'Agriculture, 2005. (©Terre-net Média)

Sur les cinq continents

Pour Momagri (1)

« Soutenir son agriculture est redevenu une priorité stratégique »

« Le Japon n’est pas un cas isolé. De nombreux états soutiennent leurs agriculteurs avec des objectifs communs : les prémunir des méfaits de la volatilité des prix et renforcer leur compétitivité.

C’est ainsi qu’au cours de la période 2005-2010, les soutiens globaux à la production agricole et à l’alimentation (Sgpaa)(2) par habitant ont très fortement augmenté en Chine, au Brésil et aux Etats-Unis, de 130 %, 60 % et 25 % respectivement, alors que dans l’Union européenne, ils se sont à peine maintenus à leur niveau de 2006.

Ainsi, en dépit des déclarations sur le maintien du budget de la Pac, ces résultats démontrent que l’Europe fait depuis 2005 un choix opposé à celui des autres grandes puissances de la planète.

La finalité de ces soutiens est politique puisqu’il s’agit de sécurité alimentaire, voire de puissance sur la scène internationale. C’est le cas du Brésil par exemple. Les capacités d’exportation agricole constituent, en effet, dans un monde en forte croissance démographique, un atout stratégique majeur.

A minima, le fait de ne pas être dépendant des exportations pour nourrir sa population est un avantage considérable à l’heure où la concurrence va devenir de plus en plus rude entre pays importateurs.

Autre changement que l’on observe depuis le début des années 2000, les modalités de soutien ont fortement évolué pour s’adapter à la réalité des marchés agricoles. Peut-être aussi sous la contrainte de l’Omc, les pays ont développé des dispositifs de soutien budgétaires et extrabudgétaires sophistiqués, efficaces voire opaques qui sont "Omc compatibles".

Et l’Union européenne dans tout cela ? Il faudra encore attendre quelques crises agricoles avec en prime la disparition de plusieurs centaines de milliers d’agriculteurs pour qu’elle se rende à l’évidence : la Pac doit avant tout protéger les agriculteurs de la volatilité excessive des prix et disposer d’outils efficaces pour faire face à l’instabilité meurtrière des marchés agricoles. Elle n’en prend pas le chemin ! »

Graphique des Sgpaa par habitant dans l'UE, aux Usa, au Brésil et en Chine(©Terre-net Média) 


Cet article est extrait de Terre-net Magazine n°30

Couverture Terre-net Magazine n°30.(©Fotolia, Terre-net Média,
Création Terre-net Média,
ministère de l'Agriculture)
  
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(1) Momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, qui rassemble des responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs…) et en formulant des propositions pour une politique agricole et alimentaire internationale. (2) En monnaies nationales.

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