Terres agricoles polluées par la guerre Sept agriculteurs ne peuvent plus vendre leurs productions dans la Meuse

Afp

Museray (France), 24 sept 2015 (AFP) - « Deux hommes sont venus un matin, ils m'ont dit que je ne pourrais plus vendre mes récoltes et mes bêtes ! », se désole cet agriculteur d'un village meusien, dont les terres sont polluées par des obus de la Première Guerre mondiale.

Depuis cet été, sept exploitations du nord meusien n'ont plus le droit de commercialiser leur production et doivent la détruire à titre préventif. En juin, une analyse des sols y a révélé des traces de pollution, liée aux opérations de destruction d'obus menées dans la région après la Grande Guerre. Le 6 juillet, à la veille des moissons, sept agriculteurs du canton de Spincourt, à une trentaine de kilomètres au nord-est de Verdun, ont reçu la visite de la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (Ddcspp). « Ils m'ont dit que je n'avais rien à me reprocher mais que, par précaution, je ne pourrais plus vendre mes récoltes, mes bêtes et mon lait jusqu'à nouvel ordre », raconte cet agriculteur quadragénaire, encore meurtri par le choc de l'annonce. A Muzeray, hameau de 134 habitants près de Spincourt, deux fermes sont concernées. Cinq autres, sur les villages voisins de Vaudoncourt et de Loison, sont aussi touchées.

« La place à gaz »

« J'ai l'impression de travailler pour rien », se désole un éleveur, qui doit jeter le lait de ses vaches, parce qu'elles sont nourries au maïs cultivé sur les parcelles incriminées. De la même façon, les bovins destinés à l'abattoir sont consignés. Au départ, c'est le lieu-dit « La place à gaz », clairière de 1.000 m2 au cœur de la forêt de Spincourt, qui a fait l'objet de prélèvements.

Dans les années 1920, près de 200.000 obus chimiques allemands y ont été brûlés. Depuis, « plus rien n'y poussait », explique le préfet de la Meuse, Jean-Michel Mougard. En 2004, une étude du Bureau de recherches géologiques et minières (Brgm) y révéla la présence dans le sol de résidus d'obus à fort potentiel toxique. Un grillage fut dressé autour de la parcelle, interdite d'accès depuis 2012, et où ont été décelées des traces d'arsenic, de plomb, de zinc, de cadmium, de dioxine et de furanes. Par la suite, « nous avons étendu nos recherches afin de délimiter la zone contaminée », explique Dominique Midot, directeur régional du Brgm. Ce sont ces nouvelles investigations, à partir d'avril 2014, qui ont révélé l'existence d'un autre site pollué, celui où sont implantées les fermes concernées. A partir de 1919, 1,5 million d'obus chimiques et 30.000 obus explosifs y ont été détruits.

« Pourquoi cent ans après ? »

« Cette activité industrielle ne figure nulle part dans les archives et a disparu de la mémoire collective », s'étonne le préfet, concédant que le traitement des obus a « laissé de lourdes séquelles environnementales » (métaux, résidus toxiques de guerre et d'explosifs, produits industriels). Les agriculteurs concernés « seront indemnisés à hauteur de leurs pertes » et les analyses des sols pollués vont se poursuivre, promet le représentant de l'Etat, ajoutant que « de nouveaux résultats sont attendus mi-octobre ».

Du côté des agriculteurs, c'est l'incompréhension. « Comment ne pas trouver ces mesures disproportionnées ? », dit l'un d'eux, qui souhaite rester anonyme car « on nous a demandé de ne pas communiquer ». « Pourquoi maintenant, cent ans après ? », s'étonne-t-il. « J'ai grandi ici en buvant le lait de la ferme. S'il avait été dangereux, je le saurais ! »

Pour autant, personne ne semble surpris par les informations sur les vastes opérations de déminage menées ici dans les années 1920. « Tout le monde savait. Quand on grandit à Verdun, la Guerre est présente tout le temps, dans tous les esprits », explique un travailleur agricole, la trentaine. « J'appelle très souvent le service de déminage pour prévenir que je viens de trouver un obus dans un de mes champs », rapporte son collègue quinquagénaire, dont le père, le grand-père et l'arrière-grand-père ont exploité la même ferme avant lui.


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