Côte d'Ivoire Le cacao produit à l'est prend la direction du Ghana voisin

AFP

AKATI (frontière ivoiro-ghanéenne), 20 novembre 2003 - L'activité est normale à Akati petit village agricole à cheval entre la Côte d'Ivoire et le Ghana. A l'ombre d'un arbre, une dizaine de personnes tiennent de longs conciliabules. Ils préparent le passage en contrebande de 10 tonnes de cacao vers le Ghana.

"Je t'achète ta production à 500 francs CFA (le kilo)", propose John, un acheteur ghanéen à N'Dri, planteur ivoirien. "D'accord, ton prix est intéressant", répond ce dernier sans hésiter. Depuis le début de la campagne cacaoyière en septembre, l'est ivoirien a vu le tiers de sa production, près de 50 000 tonnes, traverser la frontière. Le prix minimum pratiqué au Ghana est de 625 FCFA (près d'un euro) par kilo, contre 385 FCFA de ce côté-ci de la frontière.
"C'est grave, vraiment grave! Tout notre cacao fout le camp au Ghana", déplore Simon Nango, un acheteur. "L'année dernière à cette même période, j'avais dans mon magasin 1 000 tonnes de produits prêts à partir pour le port. Actuellement, je peine à rassembler 100 tonnes", explique Nango, penché sur son ordinateur. Son inquiétude s'accroît encore lorsqu'il constate que le cours du cacao vient encore de chuter sur le marché mondial.
L'ancienne "boucle du cacao" ivoirien, qui partage près de 300 kilomètres de frontières avec le Ghana, depuis Aboisso (sud) jusqu'à Agnibélékrou en passant par Abengourou, produit chaque année quelque 150 000 tonnes de cacao, réputé pour sa bonne qualité. La Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de fèves avec plus de 40% des parts du marché, a ouvert en septembre dernier sa campagne 2003/2004 en misant sur un ambitieux programme axé sur la qualité. Quant au Ghana, il a bénéficié cette année de 60 milliards de FCFA subventions comme "prime à la qualité".
Dans l'est ivoirien, la contrebande a atteint une telle ampleur que les autorités locales s'alarment. "C'est toute une fraude qui s'organise autour de la production. Ils chargent le camion et des éclaireurs vont sur la route à moto ou empruntent les pistes pour faciliter l'écoulement", dépore le préfet d'Agnibélékrou, Léopold Florent Anon.
"Le manque à gagner pour l'Etat est impressionant", souligne, M. Anon, qui demande que les forces de l'ordre disposent de plus de véhicules et de moyens de communication pour lutter contre ce phénomène. "Avec son unique véhicule de service, la police départementale ne peut contrôler près de 400 pistes villageoises empruntées par les trafiquants", explique-t-il. Mais les coopératives agricoles, premières victimes de cette fuite du cacao, accusent les forces de l'ordre et l'Etat de favoriser cette contrebande.
"Le trafic se déroule avec la complicité de nos forces de l'ordre. Le deal est établi avec un intermédiaire qui leur propose 30 000 FCFA par camion de six tonnes, dont le gendarme ou le policier assure le convoi jusqu'à la frontière", affirme, André, installé à Niablé, ville frontalière au Ghana.
De son côté, Simon n'arrive pas à comprendre que la Côte d'Ivoire, numéro un mondial, ne puisse pas influencer le marché mondial et "contrôler la sortie sur le marché de telle sorte qu'on puisse jouer sur l'offre". Jean, planteur à N'Zaranou, est quant à lui furieux contre les différents organismes de la filière cacao ivoirienne, libéralisée en 2001. "L'Etat perçoit trop de taxes avec le Droit unique de sortie (DUS, taxe douanière); en plus, viennent s'ajouter ces organismes dont on ne voit pas le rôle. Comment comprendre que le même exportateur établi au Ghana et en Côte d'Ivoire achète le produit moitié prix chez le deuxième", tempête-t-il, la machette en main au milieu de ses cacaoyiers.
Agnini, un autre acheteur de Damé, un village de trafic, souligne de son côté que la Côte d'Ivoire a durant 40 ans acheté du cacao en contrebande aux Ghanéens, ce qui a selon lui largement contribué à développer la région. "Comprenons qu'ils nous renvoient l'ascenseur", dit-il. Pour faire face à la fuite du cacao, les autorités ivoiriennes ont déployé récemment quelques militaires dans la zone frontalière. Mais leur présence reste discrète, pour ne pas froisser les susceptibilités des voisins ghanéens, confie un officier sous couvert de l'anonymat.



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