Répartition de la valeur ajoutée « Il faut régler la question de l’inflation alimentaire »

Terre-net Média

Quel modèle alimentaire voulons-nous ? Est-il compatible avec la guerre des prix que nous subissons actuellement ? Comment retrouver le sens d’un équilibre perdu entre les acteurs des filières alimentaires ? Daniel Perron, juriste spécialiste en politique alimentaire, estime que la réponse à l’enjeu de la répartition de la valeur ajoutée ne suffit pas. Pour lui, les agriculteurs doivent « reprendre la main » sur les conditions de vente de leurs productions.

Un agriculteur de la Coordination rurale avait dénoncé, dans un vidéo, l'augmentation du prix de la baguette alors que le prix du blé payé aux producteurs est en baisse.Un agriculteur de la Coordination rurale avait dénoncé, dans une vidéo, l'augmentation du prix de la baguette alors que le prix du blé payé aux producteurs est en baisse. (©Coordination rurale)

« Les États généraux de l’alimentation ont remis en avant la question des relations commerciales. Elle n’a en réalité pas été réglée par le quinquennat précédent. De fait, depuis la loi de modernisation de l’économie d’août 2008, il semble que les pouvoirs publics peinent à retrouver le sens d’un équilibre perdu entre les acteurs des filières alimentaires. Les initiatives fréquentes à la suite des différentes crises de prix que nous avons pu connaître à compter de cette date n’ont pas apporté de solution durable. Les travaux du médiateur des relations commerciales agricoles comme ceux du médiateur inter-entreprises ne sont pas parvenus à déminer durablement le sujet.

Les distributeurs sont englués dans une guerre des prix dont ils ne parviennent pas à sortir malgré la dangerosité du cycle ouvert pour l’économie du secteur. Ils apparaissent au mieux conscients et impuissants à enrayer la mécanique déflationniste, au pire complices et fomenteurs d’une politique économique que nombre d’observateurs estiment non durable.

Enseignant l'économie agricole à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Daniel Perron a été conseiller législatif à l'Assemblée nationale et conseiller du ministre délégué de l'agroalimentaire Guillaume Garot.Enseignant l'économie agricole à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Daniel Perron a été conseiller législatif à l'Assemblée nationale et conseiller du ministre délégué de l'agroalimentaire Guillaume Garot. (©Daniel Perron)

Toute la problématique réside dans la valeur de l’alimentation et de sa répartition au long de la filière. Cette question doit être aujourd’hui résolue si l’on veut permettre à l’agriculture familiale de vivre dans notre pays selon le modèle plébiscité par les citoyens et rappelé comme un objectif dans bon nombre de lois agricoles.

Le débat a rebondi autour de la révision du seuil de revente à perte. Michel-Édouard Leclerc a dit son refus de voir le sujet ouvert, soulevant l’ire des agriculteurs et des industriels de l’agroalimentaire. Avec son intervention sur le risque inflationniste d’une révision des règles actuelles du commerce alimentaire, Michel-Édouard Leclerc ne serait-il pas en train de défendre le vieux monde contre le nouveau ?

Le prix bas est son modèle consumériste, celui qu’il porte et qui le porte depuis un demi-siècle. La question est de savoir désormais si cette politique n’a pas atteint ses limites.

La victoire de l’idéologie du prix bas

La loi de modernisation de l’économie est la dernière véritable intervention d’envergure sur le sujet. Elle a tiré depuis 2008 les prix vers le bas pour les producteurs et les transformateurs. L’enjeu était de faire baisser les prix, de lutter contre l’inflation afin de donner du pouvoir d’achat aux ménages. Il faut se rappeler de l’influence directe de Nicolas Sarkozy sur cette loi. Président qui, quelques années auparavant, alors ministre de l’Économie, avait tenté sans succès de faire baisser les prix de 5 % afin de redonner du pouvoir d’achat aux ménages.

Cette volonté doit être comprise dans une politique globale plus complexe que la simple consommation, rejoignant en réalité la question sociale. Alors que les tensions sur les salaires existent, que la modération salariale s’impose pour préserver la compétitivité des entreprises, comment augmenter le pouvoir d’achat ? Par la baisse des prix. La réponse paraissait simple, pleine de bon sens. C’était oublier que la déflation imposée risquait d’entraîner une spirale déflationniste handicapant les entreprises dans leur développement.

La Loi de modernisation de l’économie a permis de renforcer la partie forte au contrat : le distributeur. Plus de 400 000 agriculteurs, 13 000 entreprises agroalimentaires, 4 centrales d’achat de la distribution représentant plus de 90 % de parts de marché en valeur : les chiffres du rapport de force sont parlants.

Dès lors, en l’absence de véritable garde-fou, le droit de 2008 n’a fait qu’accentuer la pression économique sur les acteurs amont. Depuis 2008, nous avons assisté à une véritable destruction de valeur dans notre pays. Il faut songer par exemple que la marge des transformateurs de charcuterie avoisinait péniblement 1 % en 2012. Comment investir avec de tels résultats ? Aussi est-il évident que la pression sur l’amont des transformateurs était forte. En réalité, cette destruction obère l’avenir de nombreuses entreprises agricoles et agroalimentaires, dégrade l’emploi transformé en variable d’ajustement, les conditions de travail des salariés dans un secteur déjà parfois très difficile et fragilise les territoires. Elle porte aussi en germe le risque sanitaire puisque les économies touchent tous les postes de la production et que les politiques publiques ont fait de l’auto-contrôle une donnée de base de l’industrie du secteur.

Comment un leader économique peut-il prôner la poursuite d’une politique qui déconnecte chaque jour un peu plus le prix de l’alimentation de la réalité de l’économie des acteurs du secteur ?

Le malheur agricole est désormais reconnu. Mais il ne sert à rien de plaindre les agriculteurs si l’on ne modifie pas les règles qui les appauvrissent ou encore si l’on ne se donne pas les moyens de repenser les filières alimentaires. C’est ce que semblent faire les États généraux de l’alimentation voulus par le président Macron. Y a-t-il là de quoi faire flamber les prix ? Évidemment non.

D’une part, le poids actuel du prix du produit payé aux agriculteurs est très faible dans le prix final des produits transformés que nous achetons quotidiennement. La structuration de l’euro alimentaire analysée par l’Observatoire des prix et des marges le montre de façon incontestable. En moyenne, sur un euro dépensé, 8,20 centimes vont à l’agriculteur. On voit mal comment mieux rémunérer l’agriculteur provoquerait une hausse finale des prix de 15 % quand bien même le prix du produit agricole initial serait doublé, ce qui n’est aucunement une revendication. Au fond, avec cette guerre des prix, se joue la question du maintien de notre capacité à produire une alimentation de qualité. Comment un leader économique peut-il prôner la poursuite d’une politique qui déconnecte chaque jour un peu plus le prix de l’alimentation de la réalité de l’économie des acteurs du secteur ?

Revenir sur le paradigme du prix comme fondateur principal de la politique alimentaire est donc essentiel. Que le prix fasse vivre les agriculteurs et que l’argent public serve à réorienter les politiques publiques en lien avec les enjeux environnementaux, sanitaires et technologiques du XXIe siècle apparaît une orientation souhaitable.

Inventer un nouveau paradigme alimentaire

Difficile de cataloguer les distributeurs dans les rangs des petites sœurs des pauvres. Pourtant, certains ont bien compris les dérives d’une guerre tarifaire qui met en danger le secteur alimentaire et tentent de changer la route des supertankers qu’ils sont devenus dans un rude environnement mondial.

L’initiative des acteurs se révèle cruciale, qu’ils soient distributeurs, transformateurs, producteurs agricoles. Parce qu’ils sont les premiers en prise avec le marché, les consommateurs et tout simplement la réalité de leur modèle économique.

Depuis cinq ans, Serge Papin, patron de Sysème U, prône une révision du seuil de revente à perte, seuil en deça duquel il est interdit de vendre un produit. C’est une piste sérieuse. Est-il possible de le réviser pour limiter la guerre des prix entre acteurs de la distribution ? L’OCDE a déjà critiqué l’idée de l’interdiction de revente à perte, l’estimant coupable de priver les consommateurs des prix les plus bas possibles. Preuve que le paradigme consumériste reste prédominant.

Derrière ce sujet et l’apparent intérêt des consommateurs, se pose la question de l’équité entre acteurs dans le secteur de la distribution. Michel-Édouard Leclerc s’oppose avec véhémence à toute évolution. De facto, il est nécessaire de l’écouter. Il n’est en effet pas certain que la solution proposée permette de mieux rémunérer les agriculteurs puisque la marge finale n’emporte pas automatiquement un comportement décent à l’égard des producteurs. Néanmoins, l’objectif de limitation de guerre des prix peut être atteint par cette méthode.

L’OCDE, toujours, estimait en 2009 qu’un seuil de revente à perte élevé et uniforme neutralisait les effets de la concurrence à partir du moment où il ne laissait plus assez de marge pour permettre une variété de prix dans la vente finale au consommateur. C’est bien au niveau du consommateur que s’analyse cette question. Quels sont alors les éléments à ajouter au calcul actuel ? Cet objectif atteint, le risque serait de s’arrêter au milieu du gué.

Sans révision claire de la loi de modernisation de l’économie, il semble que, quoique l’on ajoute, les distributeurs pourront continuer de se battre par exemple sur le « prix d’achat » pour être « compétitifs » à l’égard de leurs concurrents. Il lutteront aussi sur d’autres éléments comme les conditions sociales de leurs employés… pour préserver des marges et augmenter leurs gains. Or l’objectif est bien de permettre aux producteurs et transformateurs de vivre. D’autres voies doivent donc être explorées.

Face à une agriculture industrialisée, il existe une place pour une agriculture davantage centrée sur la valeur ajoutée des producteurs, rémunérés en conséquence.

Le PDG de Système U a aussi choisi de communiquer sur la qualité et certains choix éthiques dans les magasins de son réseau coopératif. Avec le porc, notamment, il a pu initier une démarche innovante en relation avec la coopérative Terrena autour de l’appellation nouvelle agriculture développée par son président Hubert Garaud. Il a aussi agi sur les questions de santé et de développement avec la communication sur l’absence d’huile de palme. De fait, Serge Papin veut orienter la consommation vers un autre paradigme que le seul prix. Il s’appuie ici à la fois sur une conviction personnelle et sur les enquêtes d’opinion auprès des consommateurs qui se disent désormais plus sensibles à d’autres facteurs qu’auparavant. Il faut donc non seulement accompagner mais susciter le mouvement.

Greenwashing, disent certains. Peut-être. Retenons le positif. C’est bien cette transformation du paradigme agricole qui pourrait fragiliser Leclerc, devenu par sa politique le contre-exemple de la durabilité des filières alimentaires. On comprend mieux alors la tentative à l’œuvre de faire vivre la crainte de l’inflation. Ces démarches visent à créer de la valeur en amont pour en capter un peu plus en aval de la filière. Le pari est le suivant : face à une agriculture industrialisée, il existe une place pour une agriculture davantage centrée sur la valeur ajoutée des producteurs, rémunérés en conséquence.

En tout état de cause, ces démarches visent à contourner une partie du problème la lutte des prix en singularisant une production propre aux enseignes, leur donnant une signature particulière capable d’orienter le client vers une consommation décalée du prix le plus bas.

Cela est-il suffisant ? Non, diront les pessimistes. Néanmoins, ces initiatives marquent l’intérêt pour l’enjeu de la valeur ajoutée. Or, c’est peut-être ici qu’il faut innover encore plus.

Reprendre le contrôle

À défaut d’une révision rapide du droit européen de la concurrence – existe-t-il même une volonté pour ce faire ? –, qui reste l’outil le plus problématique, il apparaît important de penser les moyens de reprendre la main sur les conditions de vente des productions.

Le rôle du mouvement coopératif apparaît essentiel dans l’évolution des pratiques. Quoi de mieux en effet que de maîtriser la mise en marché pour préserver la valeur ajoutée ? Les plateformes numériques et les outils émergents comme la blockchain pourraient servir de point d’appui à une véritable révolution de la distribution mieux contrôlée par les producteurs.

Déjà, des initiatives permettent de lier consommateurs et producteurs en augmentant la rémunération du producteur. C’est le cas de la marque « C’est qui le patron ? ». Ici, le patron est le consommateur, qui exige une rémunération plus juste du producteur. La question posée est celle de la durabilité de ce mouvement dans un cadre de massification si les circuits de distribution ne bougent pas. Comment garantir que la pression sur le prix ne reviendra pas une fois que le produit ne sera plus un produit de niche ?

Les coopératives sont donc un outil possible de la transformation du paradigme de la distribution. De nouvelles formes de contractualisation doivent faire l’objet d’études sérieuses. Des formes plus collectives, dont il serait possible d’aller chercher les ferments de la mise en place du côté des conventions collectives du droit du travail. Créer une solidarité. Sur le terrain, des initiatives existent : ateliers de transformation agricole, magasins de producteurs… Mais cela reste encore à des tailles fort modestes, insuffisantes pour changer la donne du plus grand nombre. Il faudrait aller plus loin et aider les filières en ce sens.

Reprendre la main, pourtant, nécessite des moyens. Et c’est ici que le plan d’investissement de 5 milliards décidé par le président Macron peut être stratégique. Ces moyens financiers doivent accompagner une mutation de la prise en compte des intérêts des agriculteurs qui ne peuvent plus rester les producteurs de minerai. Les aider à changer de paradigme productif et à innover dans des formes de solidarités et de distributions assises sur les possibilités offertes par les nouvelles technologies. Les coopératives, encore une fois, sont au cœur de l’enjeu, par leur capacité à jumeler intérêts agricoles et compréhension des marchés. C’est à ce prix qu’ils retrouveront des marges de manœuvre en lien avec les transformateurs.


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