Loi alimentation L'agriculture, pot de terre du débat ?

AFP

Les paysans français disent peiner à imposer leurs intérêts dans la discussion parlementaire sur la loi alimentation et agriculture, se sentant les pots de terre d'un débat où les pots de fer sont représentés par les géants de la distribution.

Le texte en débat Selon de nombreuses organisations agricoles, les amendements en débat à l'Assemblée nationale vont à l'encontre de l'esprit initial du projet de loi. (©Terre-net Média)

Depuis le début de la discussion mardi, une bataille d'amendements fait rage sur le texte censé permettre aux 450 000 agriculteurs français de vivre de leur métier tout en améliorant la qualité de leurs produits et le bien-être animal dans les élevages.

La loi a été présentée comme une « révolution » par le ministre de l'agriculture Stéphane Travert, pour rééquilibrer les relations commerciales biaisées entre producteurs, industriels et distributeurs.

Mais le principal syndicat agricole, la FNSEA, dit avoir reçu une « douche glacée » en découvrant les amendements déposés par le rapporteur du texte, le député LREM de la Creuse, Jean-Baptiste Moreau. « Tous les amendements déposés par M. Moreau vont à l'encontre de l'ambition du texte qui est de relever les prix agricoles » a déclaré à l'AFP Patrick Bénézit, l'un des responsables de la FNSEA : « c'est du jamais vu ».

Même son de cloche à la Confédération paysanne, qui a manifesté mercredi à Paris contre « l'enfumage » de la loi. La loi se voit « vidée de son sens par des amendements gouvernementaux », et ne permettra pas de « redonner du revenu aux paysannes et aux paysans », a affirmé son porte-parole, Laurent Pinatel.

Que se passe-t-il donc ? C'est pourtant le président de la République qui s'est fixé pour objectif que les agriculteurs - dont la moitié gagnent moins de 350 euros par mois subventions comprises - puissent vivre de leur métier, alors que ce secteur est l'un des seuls où les faillites continuent de progresser. Dès son élection, il a lancé les Etats généraux de l'alimentation, qui ont rassemblé tous les acteurs de l'alimentaire, de la fourche à la fourchette. Leurs discussions ont débouché sur le texte qui doit être discuté, y compris pendant le week-end, et voté mercredi prochain. Le premier article a été adopté tôt jeudi matin.

« Coup de couteau »

Si tout le monde est d'accord pour que les prix soient désormais calculés en se basant sur les coûts de production des agriculteurs, et non plus sur les seuls diktats des grandes surfaces, personne n'est d'accord sur qui va faire le calcul. « Nous pensions que les interprofessions allaient l'établir et l'imposer, ou l'observatoire des prix et des marges, un organisme indépendant, mais l'amendement déposé par M. Moreau précise que les interprofessions ne pourront énoncer que des recommandations et ne peuvent pas avoir d'indicateur contraignant » dénonce Patrick Bénézit. « Cet amendement pourrait avoir été dicté par la grande distribution, c'est complètement à l'inverse de ce qu'on pouvait attendre » ajoute-t-il. « Et les gens d'Intermarché nous l'ont dit, ils ont déjà embauché des thésards pour calculer eux mêmes nos coûts de production » révèle Patrick Bénézit. « On ne s'attendait pas à ce que le rapporteur mette un coup de couteau ainsi dans le dos des agriculteurs » lance-t-il.

« L'indicateur qui va servir de référentiel devra être public et indiscutable (...) Entre David et Goliath, le risque est que la grande distribution, l'acheteur, exerce des pressions autour du prix, de manière à obtenir des critères plus ou moins pertinents » abonde le député LR Julien Aubert.

Interrogé, le ministère explique que ce sont bien les interprofessions qui calculeront les indicateurs, mais reconnaît que la loi ne précise pas la manière de les prendre en compte. « C'est la loi européenne : un contrat doit être librement discuté entre les parties » fait-on valoir. « Nous cherchons à aider les producteurs en mettant un peu d'ordre en amont des contrats, et en renforçant les contrôles en aval, mais ils doivent aussi s'aider eux-mêmes en constituant des organisations de producteurs (OP) pour être plus forts » dans le bras de fer avec les grandes surfaces, fait valoir la même source.

Lors des débats mercredi, la France insoumise (LFI) à la gauche de l'hémicycle votait comme Les Républicains (LR) pour tenter d'obtenir « une économie administrée », tacle une source gouvernementale : « Ce que l'Etat cherche à faire, c'est à renforcer la dimension entrepreneuriale des exploitations agricoles en leur donnant les moyens de se défendre dans un environnement concurrentiel, mais pas de s'immiscer dans les négociations contractuelles ».

Arguments balayés par Michel Biero, numéro 2 de Lidl France, qui prend le parti des paysans bien qu'il représente la distribution: « cette loi n'est pas suffisante pour défendre les agriculteurs » affirme-t-il à l'AFP. « Il faut absolument imposer des prix minimum garantis et des contrats tripartites, où l'agroalimentaire sera aussi contrainte de travailler sur la base du coût de revient des agriculteurs. »

Quant à Michel-Edouard Leclerc, il a publié jeudi soir un billet dénonçant « une OPA de quelques distributeurs et industriels pour pouvoir faire passer des hausses de prix qui n'ont rien à voir avec le sujet ». « L'argent n'ira pas aux agriculteurs » a-t-il écrit.


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