Élections municipales Maire et agriculteur en 2020, un sacerdoce ?

Terre-net Média

S’ils constituent la profession la plus représentée au sein des maires, les agriculteurs sont moins nombreux qu’avant à diriger des communes, conséquence logique de la diminution du nombre d’exploitants agricoles. Cependant, au-delà de ces aspects démographiques, les problématiques nouvelles comme l’arbitrage plus fréquent de conflits entre agriculteurs et riverains ou le poids des intercommunalités pourraient-elles décourager les agriculteurs de prendre des responsabilités communales ?

 

En 1953, les maires agriculteurs étaient plus de 50 %, ils étaient encore 42 % à la tête des mairies en 1977. Aujourd’hui, malgré la diminution importante du nombre d’agriculteurs, cette proportion reste importante : représentant 13,4 % des maires, les agriculteurs constituent la profession la plus importante parmi ces élus. Cette forte représentation n’est pas le fruit du hasard mais d’un choix historique de la France, a expliqué François Purseigle, sociologue spécialiste des mondes agricoles, à l’occasion d’une conférence organisée le 19 février : « on a voulu que les paysans chaussent les sabots de la République, parce qu’à ce moment-là, la République serait invincible, estimait Gambetta ».

La France faisant le choix de maintenir une population agricole en nombre sur son territoire, il était « difficile de penser des territoires ruraux qui ne seraient pas administrés par des maires agriculteurs », poursuit le sociologue. Néanmoins, les agriculteurs autrefois majoritaires sont désormais une minorité, à la fois au sein de la société, mais également au sein des espaces ruraux qui ne sont plus uniquement dévolus à la production agricole.

Une perte d’influence des agriculteurs

Si les agriculteurs sont majoritaires à la tête des conseils municipaux, ils le sont essentiellement dans des très petites communes. Ainsi, ces 13,4 % de maires administrent 3,8 % de la population française. À l’inverse, les cadres et professions intellectuelles supérieures, qui représentent 15 % des maires, soit une proportion quasiment similaire à celle des maires agriculteurs, administrent plus de 30 % de la population française. « Les maires agriculteurs gèrent beaucoup moins d’individus, notamment car ils sont plus souvent dans les petites communes ».

Pour Josiane Delteil, agricultrice et maire de Monferran-Savès, dans le Gers, « on se rend compte qu’il y a de moins en moins d’agriculteurs dans les instances de décision. Des décisions qui sont prises au niveau de l’intercommunalité ont des conséquences sur l’agriculture, mais les agriculteurs n’y participent pas », d’où l’importance de s’impliquer, en tant qu’exploitant agricole, dans les responsabilités locales, estime-t-elle. Même si la fonction de maire, chronophage, n’est pas toujours compatible avec le métier d’agriculteur. « Je cours tout le temps… », soupire-t-elle. Si la charge de maire est prenante, elle a en revanche l’avantage d’être véritablement à proximité du domicile, contrairement à d’autres implications, par exemple syndicales. Les maires agriculteurs sont d’ailleurs moins engagés dans le syndicalisme que le reste de la population agricole, précise François Purseigle.

Un attachement au développement du territoire

Ainsi, malgré le temps supplémentaire imposé par les responsabilités communales, « ce sont les maires agriculteurs qui considèrent qu’il est plus facile de concilier vie privée et mandat électif », indique le sociologue. Pour certains, monter sur le tracteur permet à la fois d’observer facilement le territoire communal, tout en se montrant au sein de l’espace rural.

L’ancrage territorial fort est d’ailleurs l’une des premières motivations des agriculteurs qui endossent la fonction. « J’ai dit oui parce que je savais que j’allais rester sur la terre, j’étais attaché au territoire », témoigne Serge Jourdan, élu maire de Losse (Landes) à 22 ans en 1977, et qui achève 43 ans de mandat. « On suppose toujours que les agriculteurs se positionnent pour défendre leur profession, mais non, moi je suis là aussi pour défendre mon territoire », poursuit-il. Même vision pour Gilles Reynaud, éleveur de bovins viande et maire d’Oradour Saint-Genest, dans la Haute-Vienne : « je ne suis pas un politique, je fais du développement du territoire ».

Un rôle de « pédagogue et de communicant »

De moins en moins nombreux, les agriculteurs doivent de plus en plus expliquer leur métier. « L’agriculture n’est même pas considérée comme une fonction économique », déplore Julien Bigand, maire de Chassey-les-Scey, dans la Haute-Saône. « Le rôle de l’agriculteur au sein d’une intercommunalité est justement de le rappeler », ajoute-t-il.

Car cette fonction économique est souvent mise à mal par les exigences des néo-ruraux mais aussi des riverains. « En tant qu'agriculteur, on se doit d’expliquer les projets, et en tant que maire, on se doit d’être garant que les habitants ne s’immiscent pas trop dans les projets des agriculteurs et qu’ils laissent l’agriculteur faire vivre son entreprise », rappelle Josiane Delteil. Récemment, le débat sur les ZNT a parfaitement illustré le rapport problématique que peuvent entretenir à la fois les riverains avec l'agriculture, mais aussi les maires avec les agriculteurs, à l'image des maires "anti-pesticides".

« Le maire a un rôle de pédagogue, de communicant, que l’on avait moins il y a 20 ans », estime Serge Jourdan. Dans sa commune, c’est sur l’usage de l’eau que la discussion est essentielle, que ce soit avec les populations existantes ou avec celles qui arrivent. Pour Julien Bigand, l’arrivée de néo-ruraux pose davantage problème au niveau de la vie de la commune. « Ils sont moins investis dans le village, cela pose question pour l’avenir », s’inquiète-t-il. Ce phénomène de « consumérisme municipal », comme l’explique Martial Foucault, professeur de sciences politiques, auteur d’une enquête, Maires au bord de la crise de nerf, réalisée sur près de 9 000 maires français. « De nouveaux habitants ont des demandes totalement en décalage avec ce que les maires peuvent faire », souligne-t-il.

En dépit de ces difficultés, les agriculteurs seront-ils encore nombreux dans les conseils municipaux après les élections municipales des 15 et 22 mars ? L'engagement au niveau local reste en tout cas important. D'après un sondage réalisé sur Terre-net et Web-agri du 28 janvier au 4 février, 23,4 % des agriculteurs exercent un mandat local en dehors de l'agriculture (N.B. : Les résultats de ce sondage sont indicatifs, l'échantillon n'a pas été redressé).

 


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