Marché du blé tendre
« 220 à 300 €/t, ce sera la norme pour les prochains mois »

Pour Nathan Cordier, tout incident climatique mènera le prix du blé à « casser » la zone des 300 €/t, et une crise économique ou des surperformances de rendements les feront repasser sous 220 €/t (©Pixabay)
Pour Nathan Cordier, tout incident climatique mènera le prix du blé à « casser » la zone des 300 €/t, et une crise économique ou des surperformances de rendements les feront repasser sous 220 €/t (©Pixabay)

Quelle direction prend le marché du blé sur la prochaine campagne et au-delà ? Les prix vont-ils s’inscrire durablement sur des niveaux situés entre 250 et 350 $/t, voire sur des niveaux dépassant 350 $/t ?

Lors du Paris Grain Day, événement international qui a rassemblé des spécialistes des céréales le 28 janvier, l’analyste Nathan Cordier est intervenu sur les tendances qui animent le marché mondial du blé et les perspectives de long terme.

« Cette année, c’est la demande qui est venue apporter un soutien considérable aux prix, on le sent depuis l’automne 2020. C’est la demande qui a drivé le marché et pas l’offre, comme c’était le cas auparavant, explique-t-il. Les campagnes tendues – 2007, 2010, 2012 – étaient plutôt dues à des creux de production ».

Un changement qui s’explique en grande partie par l’explosion de la demande chinoise sur les quatre principales céréales (blé, maïs, orge, sorgho) et qui s’explique par plusieurs facteurs : baisse de la production et des stocks chinois, changement de système de production en porcs suite à la peste porcine africaine, volontés politiques. « Cette hausse des importations n’est plus conjoncturelle, mais désormais structurelle », estime l’expert.

La France ressort gagnante de cette situation : avec les quasi 3 Mt de blé qui devraient être exportés vers la Chine sur la campagne en cours, l’Empire du milieu va devenir notre première destination hors-UE, aidée par le désintérêt de l’Algérie pour les blés français.

La demande en blé bat des records

En plus de la Chine, le Bangladesh, le Pakistan, l’Iran et la Turquie sont particulièrement demandeurs en blé, en raison de l’explosion démographique ou de problèmes climatiques qui ont généré des pertes de production l’été dernier.  « Ils importaient à eux cinq 15 Mt il y a deux ans, cette année on est entre 35 et 37 Mt ».

Témoins de la hausse de la demande mondiale, des records d’exportation ont été enregistrés en août et septembre 2021, ce qui a initié l’emballement du marché. Et « fin novembre, les exportations cumulées étaient en hausse de 7 % par rapport à l’an dernier à date, une année qui était déjà record en termes de demande », ajoute-t-il.

Il alerte : « pour la première fois, on est sur une production en hausse qui ne permet pas de combler la demande ». Et les besoins mondiaux vont encore augmenter : avec une hausse de 600 millions d’habitants à l’horizon 2030, « on aura 80 Mt de consommation en plus. On est face à un défi ».

Car en face, la production pourra-t-elle suffisamment croître pour suivre la cadence ? Ces vingt dernières années, c’est la Mer noire qui a été « la locomotive de la hausse mondiale de production de blé ». L’Ukraine a triplé son niveau de production depuis 2000 (+ 25 Mt) et la Russie l’a doublé (+ 40 Mt).

Mais cette hausse pourrait être en train de s’essouffler. Le dernier record de production en Mer noire date de 2017. La production australienne est de son côté très variable selon les épisodes El Niño et La Niña, celle des États-Unis est en perte de vitesse. Quant à l’Europe, la politique Farm to fork pourrait mener à une baisse de la production de blé de l’ordre de 20 Mt d’ici à 2030.

Faible hausse pour les surfaces, plafond pour les rendements

En matière de superficies, « les producteurs russes ne reçoivent plus de signal d’emblaver plus de blé d’hiver malgré les prix élevés sur le marché mondial : le gouvernement restreint les exports, le prix en rouble n’augmente plus. Au regard des surfaces qui n’augmentent plus, le potentiel de hausse de production apparaît limité ».

L’Ukraine semble aussi arrivée à un maximum de surfaces, la production de blé étant d’autant plus limitée qu’« il y a une forte concurrence avec le maïs ou le tournesol, qui offrent des marges supérieures au blé ». Si bien que les surfaces de blé en Mer noire s’annoncent plutôt stables.

On peut « observer un net décrochage des surfaces américaines depuis 2016 », selon Nathan Cordier. « Les USA semblent avoir cédé face à l’agressivité des exports des origines Mer noire, et les farmers se tournent de plus en plus vers le soja et le maïs, délaissant le blé », détaille-t-il.

Résultat : « On s’attend à une hausse mondiale des surfaces d’un million d’hectares de blé pour 2022/23, ce qui est plutôt faible vu le contexte ».

En matière de rendements, après une hausse moyenne de 35 % entre 2007 et 2017 chez les principaux exportateurs et des records établis « tous les deux ou trois ans », ils semblent à présent plafonner. Malgré une petite marge possible en Mer noire, « une grande partie du potentiel s’est déjà exprimée, on est peut-être au bout du progrès ! ».

Les potentiels de rendements sont par ailleurs menacés par la problématique du prix du gaz et des engrais, très prégnante actuellement : « Si on perd 30 unités d’azote sur un total de 180, on réduit le potentiel de rendement de 5 % soit 8 à 9 Mt à l’échelle européenne. C’est colossal ».

Finalement, la production pour 2022/23 s’annonce « en hausse plutôt modérée ». L’analyste indique : « on sort d’une année tendue, explosive en matière de prix. Cela ne permettra pas de reconstituer des disponibilités très confortables ». 

Une hausse incertaine des disponibilités pour la campagne 2022/23

Selon les hypothèses d’Agritel, ces disponibilités en blé seraient en hausse de 4,8 Mt chez les huit principaux exportateurs pour la prochaine campagne.

Mais en modifiant un peu le scénario de départ – baisse de rendement de 5 % en Europe à cause du prix des engrais, baisse de 5 % en Ukraine par rapport aux records de cette campagne, petite réduction du potentiel US à cause de mauvaises conditions de cultures en blés d’hiver -, les disponibilités seraient en baisse de 7,8 Mt pour 2022/23.

« On est réellement sur une situation tendue, on n’a pas le droit à un accident climatique sur la prochaine campagne ! », lance-t-il. Agritel envisage des stocks de fin à 58,6 Mt en 2022/23, contre 56 Mt estimés pour 2021/22. Un alourdissement dû à la hausse de production en Amérique du Sud et à l’arrivée de l’Inde et du Brésil parmi les pays exportateurs.

Mais en cas de légers problèmes de production en Europe et en Ukraine, le stock de fin tomberait à 47,8 Mt, un plus-bas depuis 2008. Soit « une réelle tension sur les stocks et surtout un niveau très faible du ration stocks/utilisation ».

Et côté prix, alors ? Vu les perspectives en matière de production et de demande, Agritel juge que « des prix du blé situés entre 220-230 €/t et 280-300 €/t sur le marché européen, ce sera probablement la norme pour les prochains mois. La zone des 220-230 €/t sera plutôt un prix d’achat et la zone des 300 €/t un prix de vente ».

Par contre, conclut Nathan Cordier, tout incident climatique mènera le prix du blé à venir « casser » la zone des 300 €/t, tandis qu’une crise économique ou des surperformances de rendements les feront repasser en dessous de 220 €/t.

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