Protection intégrée Jouer avec les effets dominos pour construire un cercle vertueux

Terre-net Média

La Commission européenne a fait le choix de la protection intégrée comme modèle à suivre pour l’agriculture. Sur le terrain, les adeptes du concept témoignent d’une marge préservée, mais surtout d’un regain d’intérêt pour leur métier de cultivateur. Changer d’échelle et adopter une vision à long terme impliquent cependant une bonne dose de motivation et de confiance.

En protection intégrée, l'observation occupe une place essentielle.En protection intégrée, l'observation occupe une place essentielle. (©Terre-net Média)

Les enjeux pour l’agriculteur : Jean-Pierre Poletz, polyculteur-éleveur à Vauxaillon dans l’Aisne.

« Nous nous sommes engagés à réduire nos intrants en 1994 sous l’impulsion d’un programme du Conseil régional. Des objectifs de rendement revus à la baisse nous ont permis de diminuer les quantités de phytos et d’azote apportées aux cultures. Avec le temps, nous avons pu faire le tri dans le cahier des charges et, grâce à l’émulation liée au travail de groupe, nous sommes allés plus loin sur certains points. Nous faisions de la protection intégrée sans le savoir.

Concernant nos motivations, les préoccupations d’ordre économique sont bien sûr omniprésentes en arrière-plan d’un changement de pratiques mais nous nous préoccupons aussi depuis longtemps de notre empreinte environnementale.

Jean-Pierre PoletzJean-Pierre Poletz est en Gaec
avec son frère sur 125 ha et
en société laitière pour
650.000 litres. (©JP Poletz)

La protection intégrée ne peut pas se résumer à un guide technique. Il s’agit de concevoir son système en adoptant une vision à long terme. La difficulté est là. C’est à chacun de trouver les meilleures combinaisons pour se créer un modèle propre à son exploitation. Préserver ses atouts. Travailler les points faibles les uns après les autres pour maîtriser les incidences de chaque déplacement de curseur. Il faut sortir des références traditionnelles et apprendre à conduire une culture en pensant d’abord à l’agronomie.

Le principal bouleversement est le changement d’échelle. Je ne me projette plus à un ou deux ans mais à cinq pour tenir compte de l’effet dominos, des répercussions à long terme. Le comportement général de mes cultures a changé. Je n’utilise pratiquement plus d’insecticide ni d’antilimace. Grâce à la bineuse, je suis descendu de quatre à trois passages d’herbicide dans les betteraves. Un suffit généralement en céréales d’hiver et seulement un tous les deux ans en orge de printemps. Depuis dix ans, je ne fais en moyenne qu’un fongicide par campagne. A force, j’ai même créé mes propres références visuelles et fixé mes seuils d’intervention. Je sais, en observant ma culture, évaluer le risque.

En termes économiques, nous obtenons une marge identique voire supérieure à la moyenne du centre de gestion. Nous ne sommes pas contre la chimie mais nous préférons la voir comme une roue de secours. En protection intégrée, les produits phytosanitaires deviennent l’alternative en cas d’échec des autres procédés. Et en limitant le recours aux matières actives, on pourra peut-être allonger leur durée de vie ?

Il y a vingt ans, nous mettions en route la dynamique. Et aujourd’hui encore, nous sommes dans une démarche d’amélioration permanente. C’est de devoir sortir le tonneau qui devient une contrainte. »

L’avis des experts

Sources : directive européenne 2009/128/CE, "Repenser la protection des cultures - Innovations et transitions", ouvrage collectif paru aux éditions Quae, Fao.

Une directive européenne (2009/128/CE), votée en 2009 et transposée dans chaque pays de l’UE fin 2011, exige que tous ceux qui appliquent des produits phytosanitaires suivent les principes de la protection intégrée contre les bio-agresseurs des cultures au plus tard le 1er janvier 2014.

Cette directive impose que les Etats membres « prennent toutes les mesures nécessaires pour promouvoir une lutte contre les ennemis des cultures à faible apport en pesticides en privilégiant, chaque fois que possible, les méthodes non chimiques de sorte que les utilisateurs se reportent sur les pratiques et produits présentant le moins de risque pour la santé et l’environnement parmi ceux disponibles ».

Seuil de nuisibilité économique

Dès le milieu du 20e siècle, des entomologistes opposent à l’éradication chimique la régulation biologique des ravageurs, un moyen d’abaisser les populations de ceux-ci au-dessous du seuil de nuisibilité économique. Parallèlement, l’observation de régulations biologiques spontanées sensibilise au maintien d’une biodiversité fonctionnelle.

Ainsi naît la protection intégrée définie par la Fao comme un « système de lutte aménagée qui, compte tenu du milieu particulier et de la dynamique des populations des espèces considérées, utilise toutes les techniques et méthodes appropriées, de façon aussi compatible que possible, en vue de maintenir les populations d’organismes nuisibles à des niveaux où ils ne causent pas de dommages économiques » (Milaire, 1995).

Des systèmes moins vulnérables

La protection intégrée des cultures (Pic) combine lutte, surveillance et prévention. Dans le premier volet, la voie chimique n’est pas exclue, mais la priorité est donnée aux stratégies alternatives (physiques, biologiques). La surveillance permet d’ajuster les interventions aux risques effectifs et d’évaluer l’impact des actions menées.

La prévention occupe une place importante : elle inclut la prophylaxie, mais doit aussi être envisagée plus largement pour la conception du système global. Avec des systèmes de culture intrinsèquement moins vulnérables aux bio-agresseurs et moins favorables à leur prolifération, un recours restreint à la lutte chimique est plus facilement envisageable car les conditions propices à l’efficacité des solutions alternatives sont réunies.

Pour le blé d’hiver, par exemple, la décision repose sur les trois règles de base suivantes :

  • choisir des variétés de blé résistantes aux maladies et à la verse ;
  • conduire sa parcelle de manière à réduire les attaques des bio-agresseurs (éviter les précédents à risque, semer plus tard, moins dense, ne pas trop fertiliser) ;
  • diversifier et alterner les espèces cultivées (en introduisant des cultures de printemps) pour limiter les mauvaises herbes et empêcher l’apparition de bio-agresseurs résistants.

Un quatrième précepte vise à favoriser les équilibres écologiques avec des parcelles de petite taille et des zones refuges pour les auxiliaires des cultures. Le principe général est de bâtir une sorte de cercle vertueux qui permet de baisser les apports d’intrants chimiques. Un semis plus tardif et moins dense laisse le temps, avant, d’éliminer les adventices déjà levées. Le choix d’une variété résistante s’accompagne d’un moindre recours aux fongicides.

Apporter moins d’azote au premier passage entraîne une carence temporaire qui retarde la montaison, d’où moins de risques de verse, et permet de supprimer le régulateur de croissance. « Ce qui peut sembler du bon sens ne va pourtant pas de soi. L’évolution de l’agronomie et l’histoire de la filière blé ont poussé progressivement à aborder, au contraire, les problèmes techniques de manière séparée. »

Six années de test concluantes

Entre 2004 et 2009, l’association régionale Agro-transfert ressources et territoires a travaillé en Picardie, avec la collaboration des Chambres d’agriculture et de l’Inra, sur les systèmes de culture intégrés.

Sur six fermes pilotes ayant adopté ce mode de production, le niveau d’utilisation des phytos a fortement chuté, devenant inférieur de 50 % à la référence régionale, et l’excédent structurel d’azote s’approche de 0 kgN/ha, avec un impact négatif faible à nul sur la production des exploitations. Ces systèmes ont conservé ou amélioré la marge brute des agriculteurs tout en maintenant ou en faisant reculer la consommation de phosphore et d’énergie, sans accroître le temps de travail.


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