; Avec le changement climatique, du chardonnay dans les Hauts-de-France

Changement climatique Le chardonnay prend racine dans les Hauts-de-France

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Sur la parcelle de Laurent Sellié, agriculteur du Pas-de-Calais, les grains de blé ont fait place aux baies de raisin : elles permettront d'élaborer la première cuvée de chardonnay des Hauts-de-France, où des pionniers s'essayent à la viticulture sous l'effet du réchauffement climatique.

Au milieu des champs de betteraves et des maisons en briques qui entourent la petite commune de Quiéry-la-Motte, à quelques kilomètres de Douai, les quatre hectares et demi recouverts de vigne verdoyante contrastent avec le paysage traditionnel du nord de la France. Une dizaine de vendangeurs donnent des coups rythmés de sécateur, et remplissent délicatement les caisses de grappes vert clair. Après le pressage et la fermentation, elles permettront de confectionner la première cuvée de Chardonnay des Hauts-de-France, dont les bouteilles seront vendues cet été.

Agriculteur depuis 25 ans, Laurent Sellié était plutôt spécialiste des grandes cultures que de la vigne. C'est avec un air presque embarrassé qu'il se décrit désormais comme « petit viticulteur », supervisant d'un œil attentif les premières vendanges de sa vie. Comme dix autres producteurs disséminés dans la Somme, le Nord, l'Aisne et le Pas-de-Calais, il a planté ses 20 000 pieds de vigne au printemps 2020, accompagné par la société de négoce agricole Ternoveo, dont l'ambition est d'ici à cinq ans de créer une filière viticole dans les Hauts-de-France sur 200 hectares.

Elle a fourni à l'exploitant, « qui n'aurait pas pu se lancer seul », une expertise technique, une formation « pour se transformer en vigneron », et des intrants agricoles (engrais, pesticides) adaptés à la culture du raisin. Ternoveo va désormais lui acheter son raisin gorgé de sucre, et le transformer en vin dans son chai de la Somme. Laurent Sellié, habitué à la « routine » des céréales, en a les yeux qui brillent : « Il y a trois semaines, c'était encore du vinaigre, raconte-t-il en soupesant une grappe aux baies arrondies. Et là j'ai vu l'évolution du sucre, elle s'est transformée, c'est incroyable. La vigne ça vit, ça change ! »

Beau premier millésime

Ces pionniers des Hauts-de-France emboîtent le pas des viticulteurs de Bretagne, de Belgique ou du Kent, dans le sud de l'Angleterre, courtisés par la maison française Taittinger pour leurs vins effervescents. Avec le changement climatique, qui apporte « plus de lumière » et provoque une hausse des températures « bénéfique à la maturité des raisins », la vigne est devenue une plante adaptée à ces latitudes, souligne Xavier Harlé, directeur général de Ternoveo. Un assouplissement du dispositif d'autorisation a aussi facilité l'implantation des vignobles commerciaux en France depuis 2016, y compris pour les vins sans indication géographique.

Par endroits, le sol calcaire de l'ancien bassin minier est idéal pour faire pousser du chardonnay ou du pinot, comme dans le célèbre vignoble champenois. Riche en craie, il favorise le drainage de l'eau, ce qui évite l'humidité excessive et donc l'apparition de maladies. Cette plante résistante offre un peu de tranquilité aux agriculteurs, dont les cultures de printemps ont souffert des fortes chaleurs et de la sécheresse exceptionnelle. La vigne, elle, « est restée bien verte », se réjouit Laurent Sellié, parcourant de la main le feuillage florissant. Elle permet aux agriculteurs de diversifier leurs activités mais aussi leurs sources de revenus, pour affronter un peu plus sereinement les calamités climatiques.

Dans le nord agricole où quelques pieds de raisin blanc poussaient déjà sur les terrils, la viticulture reste une activité marginale, à l'initiative de quelques « innovateurs », souligne Jean-Marc Touzard, directeur de recherche à l'institut de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae). « Pour créer un grand vignoble comme la Champagne ou le Bordeaux, il y a eu des siècles de construction historique », explique-t-il. De plus, la viticulture n'y est pas exempte de risques, tant les effets du changement climatique sont imprévisibles, et font peser la menace de pluies torrentielles ou de vagues de chaleur printanières suivies de gelées.

En attendant de déboucher l'une des 40 000 bouteilles de Quiéry-la-Motte, les œnologues de Ternoveo prédisent un beau premier millésime, sain et avec un bon taux de sucre. « Les gens que je croise ne me parlent plus que de ça », plaisante Laurent Sellié. Mercredi, ils devaient être 30 à récolter avec lui, en majorité des bénévoles du village, curieux et fiers de vendanger sur ces terres pour la première fois.


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