Champ planet'terre, passe et impasse L'agriculture sera pluriactive et plurielle

Evelin Hugyecz (1), Norbert Somogyi (2) et Frédéric Hénin Terre-net Média

Longtemps associée à l’agriculture vivrière, la pluriactivité reste, sous de nouvelles formes, le mode de production de nombreux propriétaires fonciers et exploitants qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas être seulement agriculteurs. Un article extrait de Terre-net Magazine n°27.

Zsombor Lestyán Goda, agriculteur en Hongrie.
Zsombor Lestyán Goda, céréalier, maïsiculteur, conseiller en protection des cultures
et entrepreneur de travaux ruraux, supervise plus de 10.000 ha. (© Zsombor Lestyán Goda)
En Hongrie

Zsombor Lestyán Goda, céréalier et maïsiculteur à Szarvas (sud-est de la Hongrie)

Carte de la Hongrie.
(© Terre-net Média)

 

Du service de conseil de pro avec 720 ha de cultures

Zsombor Lestyán Goda voit grand. Exploiter les 720 ha des deux sociétés familiales (500 et 220 ha) (cf. encadré) ne suffit pas à ce fils de l’ex-directeur d’un kolkhoze de plusieurs milliers d’hectares. Aussi, à 33 ans, il est avec son père, Pál, entrepeneur de travaux agricoles. Ses clients, une soixantaine, sont des propriétaires. Toutefois, ils ne sont pas tous agriculteurs. Zsombor cultive ainsi 1.700 ha qu’il laboure, sème et moissonne. Il commercialise même les récoltes de certains propriétaires, mais facture ses services sans recevoir de commission.

En Hongrie, depuis la décollectivisation des terres, beaucoup d’entrepreneurs de travaux agricoles proposent ce type de prestations. Car de nombreux propriétaires fonciers sont aujourd’hui les enfants et petits-enfants d’agriculteurs spoliés après la Seconde Guerre mondiale, suite à la collectivisation de leurs terres. Et quand le gouvernement les leur a réattribuées, la plupart d’entre eux n’exerçaient plus aucune
activité agricole.

Des milliers d’hectares confiés à d’autres agriculteurs

Zsombor Lestyán Goda, conseiller en protection des plantes en Hongrie.
A défaut de pouvoir reprendre autant de terres qu’il le
souhaiterait, Zsombor s’est lancé dans une activité de
conseil et de vente de produits phytosanitaires.
(© Zsombor Lestyán Goda)
Il est vrai que pendant les 50 ans de régime autoritaire, la société hongroise a considérablement évolué ; un cas de figure que l’on retrouve évidemment dans tous les pays industriels. Les fils et petits-fils de paysans, dorénavant médecins en ville, professeurs ou ouvriers, confient les terres de leurs familles aux agriculteurs hongrois, qui les exploitent. Cela évite que des milliers d’hectares soient en jachère !

L’exploitation de Zsombor est le fruit d’un travail acharné réalisé, depuis le début des années 90, par son père et son associé de l’époque. Tous les ans, ils ont investi une partie de leur revenu pour acquérir des terres essentiellement. Mais à défaut de pouvoir en reprendre autant qu’il le souhaiterait, Zsombor s’est lancé dans une activité de conseil et de vente de produits phytosanitaires, qui s’étend sur plus de 10.000 ha. Ses premiers clients sont les 60 propriétaires des 1.700 ha qu’il cultive.

La protection des plantes a toujours été l’un des principaux centres d’intérêt de Zsombor. Passionné depuis toujours d’entomologie, il s’est spécialisé dans la prévention des attaques des plantes par les insectes ravageurs et porteurs de maladies en implantant des pièges à lumière. Et c’est en fonction des espèces identifiées et des effectifs observés que Zsombor détermine quel est le traitement le plus approprié pour ses cultures. Il fait partie des 80 conseillers professionnels de la protection des plantes en activité en Hongrie. Et en 2012, ne pouvant pas reprendre plus de terres à son compte, car il n’y en avait plus à vendre, il a décidé de développer encore son activité de conseil.

Un assolement diversifié

Zoom sur l’exploitation

Diplômé de la faculté d’agronomie de l’université de Debrecen et d’un master "Protection des plantes", Zsombor s’est progressivement associé avec son père et leur voisin dans la société agricole Hileszfarm-Kft fondée en 1993 et scindée en deux entités en juin 2013.

Zsombor et Pàl ont également créé la société Nagyrétfarm-kft avec les 500 ha repris, qu’ils gèreront en parallèle de leur exploitation familiale de 220 ha, elle aussi en société. Celle-ci est détenue par Zsombor, qui a le statut de chef d’exploitation, mais aussi par ses parents, sa femme, fonctionnaire au sein de l’antenne locale du ministère de l’Agriculture et sa fille de deux ans.

Actuellement, trois salariés travaillent sur l’exploitation. Mais, pour faire face à l’accroissement des activités, Zsombor prévoit d’ici peu de porter leur effectif à onze.

Avec un rendement moyen de 35 à 40 q/ha en tournesol et de 70-80 q/ha en blé, Zsombor compte réaliser un chiffre d’affaires de 1.300 à 1.700 €/ha, soit 700 k€ sur 500 ha. Les aides Pac sont de 130 €/ha. A tout cela, s’ajoute 1 M€ de chiffre d’affaires dégagé par l’activité de conseil et d’entreprise de travaux agricoles.

Le jeune agriculteur a fait construire un nouveau hangar de 750 m2 aux normes communautaires (240.000 € d’investissement autofinancé), suffisamment spacieux pour y stocker ses récoltes, les produits phytosanitaires à vendre et les déchets dangereux. Il y entrepose aussi ses machines. En 2014, en cumulant ses activités de conseil et d’agriculteur, il prévoit de réaliser un chiffre d’affaires de 1.140 k€ contre 380 k€ en 2013 ! Ses deux métiers sont, selon Zsombor, tout à fait complémentaires. Tout d’abord parce que son expérience professionnelle sur sa ferme est son meilleur atout pour susciter la confiance de ses clients, agriculteurs et propriétaires comme lui. Et ensuite parce que l’activité de conseiller génère des revenus stables alors que ceux issus de son exploitation sont par nature très erratiques.

En cause : la volatilité des marchés et non pas le potentiel agronomique de ses terres. Elles sont totalement irriguées par des "linears" (à la différence du pivot, ce système avance frontalement au lieu de tourner en rond) ou des canons d’arrosage. Environ 100 ha de maïs semences (hybrides bien sûr) sont produits : 70 ha pour le compte de Pioneer et le reste pour Syngenta. L’an prochain, 150 ha seront
cultivés pour Monsanto.

L’assolement de l’exploitation est en fait très diversifié. 80 ha de colza (50 q/ha) et au moins 100 ha de tournesol (35 à 40 q/ha) sont cultivés. Les autres cultures de semences – blé tendre, blé dur, avoine (Albatros) – sont contractualisées avec les différents opérateurs nationaux. Les graines de luzerne, elles, sont livrées au semencier local Medicago Kft. Notons enfin que la première coupe de luzerne est vendue aux éleveurs locaux 100 à 110 € l’hectare, ce qui couvre quasiment la totalité des frais de la culture. Toutes les productions sont stockées sauf le tournesol, livré directement à la coopérative pour être pressé.

En France

Recensements agricoles de 2000 et 2010

Une nouvelle vitalité

Les deux derniers recensements agricoles français de 2000 et de 2010 montrent que la pluriactivité est encore très ancrée dans le monde agricole. Plurielle, elle préfigure les systèmes de production des prochaines années.

La pluriactivité en France concerne d’abord les chefs d’exploitation, mais aussi leur conjoint et les aides familiaux. Ces derniers ne sont que 19 % à travailler à temps complet. Parmi les chefs d’exploitation ou co-exploitants pluriactifs, 62 % travaillent à temps complet et 21 % moins d’un quart de temps.

Un choix professionnel

Depuis 20 ans, la baisse de la population agricole a plus affecté les agriculteurs monoactifs que les pluriactifs. Et les résultats du recensement de l’agriculture de 2010 montrent que ces derniers ne sont pas seulement à la tête de petites exploitations vivrières. Etre pluriactif est dorénavant le choix professionnel de nombreux chefs d’exploitation qui ne veulent pas abandonner l’activité qu’ils avaient avant de s’installer ou bien encore qui s’épanouissent en menant deux carrières en parallèle. Ce choix est un engagement personnel d’autant plus fort qu’il est peu soutenu par la puissance publique. En Aquitaine en 2010, les monoactifs (35 %) sont beaucoup plus nombreux à obtenir la dotation jeune agriculteur (Dja) que les pluriactifs (16 %).

Pour mener l’exploitation, l’agriculteur pluriactif a davantage recours à la main-d’oeuvre familiale (hors conjoints et co-exploitants) et aux entreprises agricoles, leur confiant parfois la totalité des travaux à effectuer. Certaines exploitations peuvent être plus facilement conduites par un agriculteur pluriactif car les productions choisies lui permettent de mener de front ses deux activités, parfois complémentaires. Ainsi, on dénombre 38 % de céréaliers pluriactifs en Aquitaine en 2010. La pluriactivité est fréquente en horticulture, en cultures fruitières et en élevage de bovins viande ou d’ovins-caprins. Mais beaucoup moins en élevage laitier, où il y a davantage de travaux d’astreinte qui exigent du temps. Hors de l’exploitation, les agriculteurs pluriactifs sont majoritairement salariés (70 % pour les exploitants secondaires et 51 % pour les principaux) et disposent de revenus réguliers.

Les pluriactifs autant diplômés

 Les exploitants faisant le choix d’un second métier non salarié sont généralement artisans, commerçants ou chefs d’entreprise. Les exploitants forestiers ou les entrepreneurs de travaux agricoles le sont essentiellement à titre principal.

Les résultats du recensement agricole de 2010 font apparaître un changement profond du profil de formation des agriculteurs pluriactifs. En Aquitaine, le niveau du diplôme le plus élevé est le même, à âge égal, entre les monoactifs et les pluriactifs. Cependant, la formation initiale révèle une "spécialisation" des pluriactifs : leur diplôme le plus élevé est pour 34 % d’entre eux le baccalauréat général contre 20 % pour les monoactifs, davantage formés en agriculture.


Cet article est extrait de Terre-net Magazine n°27

Couverture Terre-net Magazine n°27.
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(1) Evelin Hugyecz est agronome (économie rurale, relations internationales) en Hongrie. (2) Norbert Somogyi travaille comme conseiller agricole à l’ambassade de Hongrie à Paris.
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