Enquête sur les coûts cachés du numérique dans les exploitations agricoles
Si elles sont (parfois) synonymes de progrès, les nouvelles technologies contribuent à l’explosion des charges dans les fermes et renforcent la dépendance des agriculteurs vis-à-vis des fournisseurs, qui utilisent des techniques de marketing rodées dans l’automobile ou la téléphonie.
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« Dans les tracteurs d’aujourd’hui, il y a tellement de numérique que l’agriculteur n’ose plus mettre les mains dedans, de peur de mal faire ou de sortir de la garantie. Il ne fait plus la petite mécanique, qu’il faisait souvent lui-même, ce qui réduisait le coût de maintenance. Il est rendu dépendant », constate Maha Ben Jaballah. Cette économiste, enseignante-chercheuse à l’École supérieure des agricultures d’Angers (Maine-et-Loire), s’est penchée sur le coût caché du numérique dans les exploitations agricoles. Un sujet rarement évoqué et qui pourtant pèse de plus en plus lourd dans les charges de fonctionnement.
« Certains outils numériques semblent peu coûteux mais deviennent très chers à l’usage. L’attention portée aux coûts réels supportés par les agriculteurs reste encore insuffisante. On se focalise sur le prix d’achat, en oubliant l’usage au quotidien, les abonnements, la maintenance, les mises à jour, la formation, les accessoires, les services… » résume la spécialiste.
Des caméras à 60 €, une facture à 8 000 €…
Pour son étude, Maha Ben Jaballah a ainsi contacté une entreprise pour installer des caméras de surveillance dans un bâtiment d’élevage. Une caméra coûtait 60 €. Il était recommandé d’en installer 4, pour un total de 240 €. Et pourtant, sa facture grimpait au final… à 8 000 €. Il fallait ajouter 1 000 € de formation, 2 000 € d’abonnement annuel au logiciel, 700 € d’installation, 1 500 € pour le traitement des données, 150 €/h pour la mise en service et 1 500 à 2 000 € pour la maintenance et gérer les pannes. « Pour un équipement numérique, au total, le prix d’achat c’est en moyenne 30 % et les coûts afférents 70 % », résume l’économiste.
Ces pratiques, importées du monde de l’automobile ou de la téléphonie, débarquent aujourd’hui dans l’agriculture. « C’est connu. On va vous proposer Internet illimité sur votre smartphone pour 20 € par mois… à condition de prendre une box à 50 € mensuels, sur laquelle vous avez Netflix et Canal Plus dont vous n’avez pas besoin. Et tout ça alors que votre forfait téléphone vous donnait, au départ, droit à 60 gigas de données que vous n’utilisiez même pas entièrement ! C’est du marketing pour de la consommation excessive », souligne l’enseignante-chercheuse.
Payer… pour rien
Dans la majorité des cas, les agriculteurs n’exploitent même pas à fond les possibilités offertes. « Avec un capteur GPS, il va simplement suivre son parc de machines alors que cela lui donne accès à des usages bien plus poussés, des outils de modélisation… Il a rarement les compétences nécessaires pour exploiter la montagne de données qu’il récolte. C’est comme une boîte noire dont on ne maîtrise pas le contenu », explique Maha Ben Jaballah.
Un article d’Entraid sur la modulation intraparcellaire géolocalisée et automatique révèle par exemple que « seuls 20 % des exploitants ayant souscrit à ce service l’utilisent réellement » en France. Les 80 % restants se contentent juste de le payer pour rien. « On se retrouve aujourd’hui sur les tracteurs avec une multitude d’équipements, des gadgets, qui sont une façon détournée d’augmenter les prix », notait également, lors d’une récente commission sur les pratiques économiques des tractoristes, le sénateur Laurent Duplomb, par ailleurs agriculteur.
Autre écueil du numérique et des nouvelles technologies : la fragilité des entreprises qui apparaissent sur ce créneau. « Le numérique crée une dépendance technico-économique. Quand votre fournisseur fait faillite, c’est compliqué de changer d’outil », note l’économiste. Le crash de Naïo Technologies, fleuron français de la robotique agricole, en est un exemple retentissant. Cela crée une méfiance chez les agriculteurs : 41 % d’entre eux sont encore aujourd’hui réfractaires au numérique.
Un manque de formateurs qualifiés
Il s’agit donc de considérer le numérique « comme un investissement à part entière », insiste Maha Ben Jaballah qui pointe plusieurs pistes pour un usage vertueux et efficace : privilégier les logiciels compatibles entre eux et si possible gratuits en open-source (comme le réseau RTK Centipede), passer par des groupements d’achats ou une Cuma pour diluer les coûts et enfin des subventions qui devraient orientées vers les coûts afférents et des formations indépendantes plus que sur le prix d’achat.
« La formation et le conseil, c’est le cœur du sujet », analyse l’enseignante-chercheuse. Le problème, c’est le manque criant de formateurs avec le bon profil. « Les concessionnaires, ce sont des électriciens, des mécaniciens. Si on ne sait pas ce qu’il se passe dans les champs, on ne peut pas conseiller efficacement. Les chambres d’agriculture, elles, n’ont pas forcément les compétences numériques nécessaires », explique Maha Ben Jaballah. Avis aux informaticiens passionnés d’agriculture (ou l’inverse) : les débouchés sont nombreux !
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