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Emmanuel Laureau teste la fertilisation des cultures avec de l’urine humaine

Depuis 2018-19, Emmanuel Laureau réalise des essais de fertilisation des cultures avec de l'urine humaine.

Sur le plateau de Saclay (Essonne), la chambre d’agriculture d’Île-de-France étudie la possibilité de substituer les engrais minéraux azotés par de l’urine humaine. Installé à la Ferme de la Martinière, Emmanuel Laureau fait partie des premiers agriculteurs à s’être lancés dans des essais.

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Représentant à la fois 1 % des eaux usées et 80 % de l’azote, l’urine humaine constitue une ressource à très haut potentiel pour la fertilisation agricole. C’est ce qui a poussé le lancement du projet Ocapi1 en 2014. « L’idée est de tirer parti de cette ressource, notamment sur le plateau de Saclay, un territoire très artificialisé avec une population grandissante », explique Marie Boulard, conseillère technique grandes cultures à la chambre d’agriculture (CA) d’Île-de-France.

Les essais ont démarré dans les parcelles d’Emmanuel Laureau, agriculteur à Saclay, en 2018-19, avec de l’urine humaine stockée pendant 6 mois dans un contenant quasi-hermétique pour réduire la contamination en pathogènes. « Sur blé et maïs, les résultats de rendements n’ont pas montré de différence significative entre urine humaine et ammonitrate. » La chambre d’agriculture n’a pas relevé, non plus, « d’impact sur le taux de protéines du blé entre les modalités ». Les tests continuent aussi en 2025 et 2026 sur couverts végétaux avant maïs, avec 45 unités d’azote (uN) apportées au semis. « Au niveau visuel, cela semble porter ses fruits mais il faudra attendre les résultats pour vérifier que l’apport a été bénéfique au maïs suivant. »

Des freins logistiques

Et si les conclusions sont prometteuses, il reste toutefois quelques freins à lever, notamment sur le plan logistique. En blé, maïs et betteraves, Emmanuel Laureau pulvérise 600 l/ha à 4 km/h, mais l’urine humaine étant concentrée à environ 3 u N/1 000 l, il faudrait en apporter environ 20 000 l/ha pour 60 uN. L’agriculteur complète alors avec la solution azotée (39 uN/100 l), avec laquelle il suffit de 150 l/ha pour apporter 60 uN.

Au-delà des manipulations nécessaires (pompage, nettoyage des buses du pulvérisateur), l’urine humaine étant livrée dans des cuves de 1 000 l, Emmanuel Laureau s’interroge vis-à-vis du tassement des sols, avec des terres peu portantes. « L’épandeur à lisier avec des pendillards pourrait être une bonne option, qui permettrait en même temps de limiter la volatilisation, mais je ne suis pas équipé », explique-t-il. Pour l’agriculteur, la solution serait de concentrer l’urine humaine pour réduire les volumes à apporter.

« On arrive déjà à la concentrer environ 10 fois, et on obtient l’aurin. Aller encore plus loin serait possible techniquement, mais cela représente des processus très énergivores, donc plus coûteux et on perd, en plus, le bénéfice environnemental du recyclage. L’aurin représente le bon compromis entre consommation d’énergie et contraintes des agriculteurs », détaille Marie Boulard.

La zone de Corbeville équipée en toilettes séparatives

Autre frein soulevé par l’agriculteur : « l’impact des résidus médicamentaux sur les sols ». « Une étude est actuellement en cours sur le sujet (Med-Urinagri) : on observe sur les premières années des résidus de paracétamol et de caféine notamment, mais leur concentration revient à la normale 6 mois après épandage, note la conseillère de la CA d’Ile-de-France. Il ne semble pas y avoir de conséquence pour la culture, ni d’accumulation dans les sols. Les résultats doivent toutefois être, là encore, consolidés. »

Il reste aussi à travailler l’acceptabilité de la pratique par les habitants du territoire et par les consommateurs. « Au moment de l’épandage, les produits sont assez odorants. Selon la culture, soit on épand et on enfouit derrière, et ce n’est pas gênant. Soit, si l’urine est apportée en végétation (comme sur le blé), l’odeur peut persister 2 à 3 jours. On a également réalisé des tests auprès d’un panel de consommateurs avec des biscuits fabriqués à partir de farine de blé fertilisé avec de l’urine. Seule une moitié a accepté d’en goûter. »

L’inconnue reste également le modèle économique. « On travaille encore dessus, précise Marie Boulard, mais cela doit évidemment représenter un coût moindre que la fertilisation minérale azotée. » Le projet avance en tout cas, « l’établissement public d’aménagement Paris-Saclay vient de construire un nouveau bâtiment de bureaux équipés avec des toilettes séparatives, et l’idée à terme est d’aménager toute la zone d’aménagement concerté (ZAC) de Corbeville (Essonne), avec ce système, bureaux et habitations. L’objectif est de collecter environ 25 000 l/jour, à raison d’environ 1 l produit par jour et par personne et de construire un urinoduc, qui permettrait d’acheminer l’urine de la zone vers les exploitations des agriculteurs riverains du plateau ».

1. Organisation des cycles azote et phosphore dans les territoires

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