Les pratiques économiques des tractoristes dans le collimateur de l’État
L’Autorité de la concurrence a présenté au Sénat son avis sur la filière des agroéquipements, et plus particulièrement des tracteurs, en France. Face aux critiques et zones d’ombre relevées, les sénateurs comptent aller plus loin.
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« Clients captifs », « concurrence limitée », « effet inflationniste des aides »… C’est pour ainsi dire une première : les pouvoirs publics mettent leur nez dans le business des agroéquipements en France… et alertent. « Si on ne met pas fin à l’inflation, les exploitants ne pourront plus changer de tracteur. Il va falloir gérer ce problème très rapidement », met en garde le sénateur Laurent Duplomb.
À la demande de la commission des affaires économiques du Sénat, l’Autorité de la concurrence s’est penchée sur la filière. Le fruit de son travail a été présenté ce mardi 7 janvier. L’enquête s’est vite concentrée sur les tracteurs, qui représentent 40 % du chiffre d’affaires du secteur, sont présents dans la quasi-totalité des exploitations (qui en possèdent 3 ou 4 en moyenne) et constituent une part importante des charges de mécanisation.
« Des gadgets qui augmentent les prix »
L’Autorité note un « marché très concentré », incarné par 6 grands groupes, dont 4 (CNH, Agco, John Deere et Claas) se partagent 90 % du gâteau. Contrairement à l’automobile, les petits nouveaux ne sont pas légion : le dernier arrivant significatif, Kubota, remonte à 2008. « Ces barrières à l’entrée sont liées notamment à la lourdeur des investissements nécessaires, tant pour le développement technologique des machines que pour la mise en place d’un réseau de distribution et de service après-vente », constate l’Autorité.
Puissances en hausse, normes coûteuses, inflation globale… Plusieurs raisons déjà identifiées expliquent la montée des tarifs. Laurent Duplomb, par ailleurs agriculteur, en cible une autre : « On se retrouve aujourd’hui sur les tracteurs avec une multitude d’équipements, des gadgets, qui sont une façon détournée d’augmenter les prix ». Il se rappelle avoir changé trois tracteurs en 2014, en ayant dû verser 80 000 € pour compenser l’écart entre la vente des anciens et l’achat des nouveaux. La même opération (pour des machines de même puissance) lui a coûté 250 000 € en 2022.
Le risque d’une entente entre constructeurs
Cette concentration des acteurs, conjuguée à la circulation très libre et transparente des informations, par exemple sur les immatriculations, présente le risque d’une entente et d’actions coordonnées entre les marques, ce qui est strictement interdit, pointe au passage l’Autorité.
Côté distribution, l’Autorité estime qu’un agriculteur s’orientera vers un concessionnaire situé à moins de 40 km de son exploitation (soit environ une heure de tracteur), une proximité nécessaire notamment pour le SAV. Selon le modèle le plus répandu, dans cette zone, un seul distributeur exclusif peut vendre des tracteurs d’une marque donnée. Impossible donc, à moins de multiplier les kilomètres, de faire jouer la concurrence entre deux concessions John Deere par exemple, note l’Autorité, ce qui pénalise au final le client.
D’autant que le nombre de concessions a tendance à se réduire. « On a vu disparaître énormément de petits distributeurs ces dernières années », avance le sénateur Daniel Gremillet. Et se lancer dans la distribution est mission quasiment impossible : « Décrocher un contrat avec un constructeur est compliqué, c’est un lourd investissement et il y a des difficultés à recruter du personnel », énumère l’Autorité.
Des clauses d’exclusivités qui posent question
Tout cela contribue à « une certaine rétention de l’acheteur », souligne l’Autorité. « Il est clair que les clients sont très largement captifs », tranche le sénateur Franck Menonville, à l’origine de cette enquête. Cela se ressent notamment au niveau des pièces détachées. « Leur coût et les marges pratiquées n’ont aucune commune mesure avec les autres filières mécaniques », assène le sénateur Patrick Chauvet. « Contrairement à l’automobile, il n’y a pas de réparateurs indépendants », ajoute l’Autorité.
Aux yeux de l’Autorité, le client n’est pas le seul « captif » : le distributeur l’est aussi souvent, vis-à-vis de tractoristes qui imposent et empilent de multiples clauses d’exclusivité. Même si c’est dit avec d’infinies précautions, c’est certainement là que la filière est juridiquement la plus friable. Les constructeurs sont ainsi « invités » par l’Autorité « à clarifier certaines clauses et à informer leurs distributeurs de l’étendue de leurs droits et obligations » et « à être particulièrement vigilants et à ne pas mettre en œuvre d’obligations qui seraient susceptibles de renforcer un éventuel état de dépendance économique de leurs concessionnaires ».
« On a clairement envie d’aller plus loin »
Le lien entre les aides publiques et l’augmentation des prix des agroéquipements a également fortement intéressé les sénateurs. Même si l’Autorité n’a pas enquêté en profondeur sur ce sujet, le rapporteur général adjoint Erwann Kerguelen pointe que « certaines aides ont eu un effet inflationniste ».
L’Autorité de la concurrence a été saisie pour donner son avis, pas pour sévir. Ce sera peut-être pour bientôt. « C’est une mise en bouche. Avec tout ce qu’on a entendu, on a clairement envie d’aller plus loin », confie un sénateur. « Nous allons réfléchir à approfondir certains sujets ! » lance Dominique Estrosi Sassone, la présidente de la Commission des affaires économique du Sénat.
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