Login

« Mettre les agricultrices sous serre pour faire pousser leur leadership »

Les groupes de femmes, installées ou pas encore, sont de plus en plus nombreux sur le territoire et leur permettent de prendre confiance en elles. Le projet « Dégenrons l'installation en agriculture » met en lumière plusieurs d'entre eux, ainsi que des modules mis en place dans les formations agricoles pour sensibiliser aux problématiques rencontrées par les agricultrices. Un autre, juridique, sur les statuts, les formes sociétaires et les régimes matrimoniaux, s'adresse spécifiquement à elles pour leur éviter certains écueils.

Vous devez vous inscrire pour consulter librement tous les articles.

Se regrouper entre elles pour échanger plus facilement et librement que dans des collectifs mixtes : des exploitantes agricoles en ont eu l'idée il y a longtemps déjà, dans plusieurs régions. Que ces groupes d'agricultrices soient de plus en plus nombreux et essaiment dans toute la France est un peu plus récent. Des espaces bienveillants où elles osent poser des questions, partager leurs expériences, leurs craintes, leurs doutes, mais aussi leurs réussites. Le projet « Dégenrons l'installation en agriculture » donne un coup de projecteur sur quatre d'entre eux.

Dans le sud de la Vienne et des Deux-Sèvres, l'Association de formation et d'information pour les paysans et paysannes et les ruraux (Afipar) anime depuis 2019 des réseaux de femmes cheffes d'entreprise ou porteuses de projet dans le milieu rural.

« Mais très peu d'exploitantes y participent », constate l'organisme. En 2024, il identifie une dizaine d'agricultrices dans le sud du 79 et leur demande si elles seraient intéressées par des échanges non mixtes. Toutes sont partantes et quatre rencontres sont organisées en fermes, réunissant 13 participantes installées ou pas encore, à quasi parité. Y sont abordés l'installation des agricultrices, la réglementation, l'accès aux aides, l'équilibre entre vie pro et vie perso, les ressources mobilisables pour créer puis maintenir l'activité, la place des femmes en agriculture... « Des besoins de formation ont émergé, sur le financement, la conduite du tracteur, la gestion des émotions par exemple », rapporte également l'Afipar.

Gagner en autonomie

Les profils des participantes, très divers, sont à la fois une richesse et un frein pour trouver des centres d'intérêts commun, concilier les disponibilités et pour le partage de compétences derrière. Malgré les bénéfices qu'elles mettent en avant, les fidéliser s'avère difficile. De même, entre porteuses de projet et agricultrices, il faut parvenir à « tisser des liens et éviter les rapports d'ascendance/descendance ». Les candidates à l'installation doivent aussi « être suffisamment avancées dans leur parcours pour que ce soit constructif ». « Dans un groupe féminin, il faut du temps pour que la confiance s'installe, pour que les femmes voient ce qu'elles peuvent y gagner et pour qu'elles s'autorisent à y prendre part malgré leur charge de travail et mentale importantes », fait remarquer l'organisation, qui réfléchit à un dispositif de marrainage. 

En Loire-Atlantique, le groupe Femmes du Civam, né en 2013, « œuvre à la reconnaissance du travail et du rôle exercés par les agricultrices, à l'amélioration de leurs conditions de travail, et pour une meilleure autonomie, articulation entre leur vie professionnelle et personnelle et insertion dans le monde agricole afin de lutter contre leur isolement ». Les membres peuvent suivre des formations (à la conduite d'engins agricoles, au travail du métal, à l'auto-défense verbale entre autres), assistent à des projections de documentaires, participent à des podcasts et des événements divers où elles présentent leur collectif, en organisent aussi comme les cafés installation-transmission au féminin.

Il faut du temps pour que la confiance s'installe.

Des journées d'échange ont lieu régulièrement à tour de rôle sur leurs fermes avec le matin un chantier participatif, selon les besoins de l'exploitation hôte, pour « s'entraider et se former entre pairs », et l'après-midi une réflexion sur un thème prédéfini tel que l'organisation du travail, la communication, etc. D'abord composé exclusivement d'exploitantes agricoles, le groupe comprend désormais des femmes installées en agriculture récemment et des porteuses de projet. Le Civam alerte lui aussi : « Il faut donc choisir des thèmes qui répondent à leurs besoins, différents, et veiller à ce que toutes s'impliquent autant même si elles ne sont pas encore agricultrices. »

« Des bons plans et un soutien moral »

En Haute-Garonne, le Civam a également fondé en 2016 « Les Frangines », réseau non mixte d'accompagnement à l'entrepreneuriat féminin en milieu rural. Comme dans le département des Deux-Sèvres, « le besoin d'un espace d'échanges dédié au métier d'agricultrice » a vu le jour. Le groupe de femmes du réseau de Ferme en Ferme du département s'est rapproché du Civam 31, qui l'a aidé à structurer ses rencontres et à développer des formations pour gagner en autonomie (bases de l'électricité, aiguisage de lames, etc.), améliorer le bien-être au travail et préserver son corps..., afin de mieux « pérenniser l'activité agricole » des agricultrices.

Aborder des sujets qu'elles n'évoqueraient pas ailleurs.

Les participantes se rencontrent une fois par mois, là aussi sur la ferme de l'une d'entre elles, mais sans ordre du jour pour « laisser chacune s'exprimer sur ce qu'elle souhaite », et qui concerne aussi bien la sphère professionnelle que privée, et va bien au-delà des seules techniques agricoles. « Dans ces groupes, conviviaux et bienveillants, elles se connaissent et abordent des sujets qu'elles n'évoqueraient pas ailleurs. Elles y trouvent des bons plans et un soutien moral », témoigne le Civam. En Isère, avec le soutien de Trame, la Fédération départementale des Cuma a lancé avec Entr'Elles, qui rassemble des agricultrices, des salariées agricoles, des vétérinaires, etc.

À l'origine de cette initiative, des chiffres qui ont attiré son attention : 30 % de cheffes d'exploitation iséroises mais seulement 16 % d'adhérentes et 6 % de présidentes ou trésorières à la FDCuma. Principaux axes de travail de ce groupe féminin : « promouvoir l'image et la place des femmes en agriculture et dans le milieu rural et améliorer les conditions de travail en réduisant les TMS et les RPS. » Parmi les clés de succès identifiées : « l'autonomie accompagnée, par un homme » de surcroît. Entr'Elles contribue à des projets de R&D afin, en particulier, de faciliter l'accès et l'utilisation du matériel agricole pour les exploitantes, et prévoit des interventions dans les lycées agricoles pour inciter les jeunes filles à devenir agricultrices.

Monter en compétences et responsabilités

Pour aller plus loin, la Fédération nationale d'agriculture biologique a développé une pépinière d'administratrices pour « mettre les agricultrices bio sous serre et faire pousser leur envie de s'engager dans les OPA ». À leur disposition : des formations pour comprendre la gouvernance et le process de décision en agriculture, du media training pour l'aisance orale, des webinaires sur l'actualité agricole... Ainsi, « elles montent en compétences et gagnent en assurance et confiance en elles ».

91 % s'impliquent dans le réseau Fnab contre 68 % auparavant.

Les résultats sont plus qu'encourageants : « elles sont maintenant 91 % à s'impliquer dans une instance du réseau Fnab contre 68 % auparavant, et 77 % à le faire ailleurs dans le monde agricole ; 73 % de celles ayant déjà un engagement professionnel ont pris plus de responsabilités. » La fédération espère voir sa pépinière « essaimer » dans d'autres institutions agricoles. Parmi les adaptations possibles pour favoriser l'implication des femmes, outre les horaires et formats de réunions : « adopter des méthodes d'animation participatives assurant de distribuer la parole équitablement, autoriser le co-portage de mandat, etc. »

D'autres actions mises en lumière par le projet « Dégenrons l'installation en agriculture » concernent la formation. En Île-de-France, le réseau des Amap intervient en BPREA, avec des repères historiques, des quiz, ateliers, débats et témoignages d'agricultrices, pour « faire prendre conscience des freins spécifiques rencontrés par les femmes dans leur parcours à l'installation, favoriser une réflexion collective sur l'égalité de genre en agriculture, peu abordée dans les établissements agricoles, les stéréotypes et comportements sexistes, et faire évoluer les mentalités ». Les outils utilisés, participatifs, favorisent l'expression des élèves. L'objectif, dans les années à venir, est d'élargir ces interventions aux lycéens et élèves en BTS agricoles.

Être au fait sur les questions juridiques

Dans le Maine-et-Loire, Nourrir49, qui réunit plusieurs structures agricoles départementales, a mis en place le module « Dégenrons l'installation en agriculture » pour les élèves en formation agricole, construit à partir du vécu des jeunes lors de leurs stages et immersions sur le terrain. Il a été exprimenté auprès d'une classe de BTS à l'Esa d'Angers. Le contenu et la forme sont similaires à ce que propose le réseau des Amap d'Île-de-France. « Il s'agit également de sensibiliser le corps enseignant et les employeurs agricoles », fait valoir l'organisation.

En Provence-Alpes-Côte-d'Azur, l'Ardear Paca et l'Adear 84 ont fait évoluer le parcours d'accompagnement Écopaysans. Il aborde désormais la répartition des tâches au sein du collectif, la conciliation vie pro/perso, le choix des statuts à l'installation, les droits sociaux notamment pour l'accès aux congés maternité et paternité. Le but est de « donner plus de visibilité aux paysannes, lors des visites d'exploitations et témoignages notamment, de mieux accompagner les stages, le marrainage, le suivi post-installation, en non-mixité en particulier ».

L'association Solidarité Paysans, elle, a créé un module juridique pour « expliciter les différences de statuts, formes sociétaires et régimes matrimoniaux ». « Les outils du doit ne sont pas genrés mais leur utilisation lèse souvent les femmes, surtout lors d'une séparation ou du décès de leur conjoint et en cas de difficultés financières sur l'exploitation », pointe-t-elle. Celles-ci sont parfois obligées de quitter la ferme, voire la maison d'habitation. En cause principalement : le statut qu'elles ont adopté.

73 % des conjoints collaborateurs sont des conjointes collaboratrices et on ne compte qu'un quart de cheffes d'exploitation. De même que le régime matrimonial : les protections et les conséquences sont en effet différentes quand on est en concubinage, pacsé, marié sous le régime de la communauté universelle, de la séparation de biens... « Même les conjointes d'agriculteurs, non installées, peuvent être impactées  si aucun contrat n'a été établi », insiste Solidarité Paysans, qui part de situations réelles pour que ce soit plus parlant.

A découvrir également

Voir la version complète
Gérer mon consentement