Transmission des exploitations agricoles Accompagner les cédants par la formation

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En Normandie, la Communauté d’agglomération du Havre et plusieurs acteurs du développement agricole proposent des formations pour aider les agriculteurs à transmettre leur ferme, insistant sur les aspects psycho-sociologiques car ce sont souvent eux qui posent problème.

jeune agriculteur et agriculteur plus vieux observant des epis de cerealesPour une transmission réussie, il faut un projet qui convienne au cédant et au repreneur, celui-ci n'ayant pas forcément intérêt à bouleverser le système en place. (©PointImages, Fotolia) 

En s’inquiétant du maintien de sa ceinture maraîchère, la Communauté d’agglomération havraise (Codah) a mis le doigt sur un épineux problème : comment renouveler les générations en agriculture ? Pour l’intercommunalité, accueillir des porteurs de projets sur des terres dont elle propriétaire ne suffisait plus. Cherchant d’autres solutions, elle sollicite, en 2015, le Civam des Défis ruraux pour proposer une formation aux agriculteurs qui devront bientôt transmettre leur exploitation.

Or, ces derniers ne pensent pas de manière naturelle à un successeur hors cadre familial, surtout s'il n'est pas du coin et notamment du milieu agricole. L'approche souvent différente du métier de ces candidats les étonne, leur pose question, voire les angoisse. Ainsi, Lison Demunck, animatrice des Défis Ruraux chargée de concevoir la formation, s'est donné pour objectif de rapprocher les préoccupations des cédants de celles des futurs paysans.

« Faire travailler des cédants ensemble, c’est compliqué ! »

En 24 heures, réparties sur deux périodes espacées de 9 mois, il s'agit d'aider les cédants à clarifier leur projet de transmission (envies, besoins, freins et leviers pour les lever...) à partir de données objectives concernant leur exploitation : valeur, contexte humain, juridique et fiscal en termes de foncier, bâti et droits d’exploitation, droits à la retraite, etc. Le but étant, pour chacun, d'envisager les divers scénarios de transmission-reprise possibles.

Organisée pour la première fois en 2016, cette formation a été reconduite en 2017, avec une première session en début d'année et la seconde à l’automne. Au départ, les organisateurs − la Chambre d’agriculture de Seine-Maritime, les réseaux associatifs agri-ruraux et la collectivité − ont eu un peu de mal à trouver des participants. Ils n'ont réussi à mobiliser que huit agriculteurs, qu’ils sont allés chercher hors du territoire de l’agglomération du Havre.

Une autre initiative pour favoriser le renouvellement des générations : Transmission des élevages laitiers − Participez au rallye des fermes à reprendre en Indre-et-Loire

« Faire travailler des cédants ensemble, c’est compliqué ! », constate Lison Demunck. La transmission reste en effet un sujet tabou. Pour beaucoup de paysans, elle se résume à quitter la ferme et le métier. La plupart ne songent pas à créer un véritable projet pour la retraite. Généralement, ils craignent de s’ennuyer, d'être dévalorisés, voire exclus d'un monde qu'ils ont toujours connu et qui a occupé pendant de longues années une part importante de leur vie, ce qui n’est pas spécifique à la profession agricole d'ailleurs. La peur de voir leur entreprise « dépecée, lorgnée par des voisins vautours », comme entendu à plusieurs reprises, les empêche d’aborder sereinement cette étape pourtant cruciale de leur carrière. Alors certains préfèrent se dire qu’à 64 ans, ils sont en forme pour éviter de penser à l’après.

DE LA PSYCHOLOGIE pour Aborder la transmission des terres

Les méthodes pédagogiques se revendiquent de l’éducation populaire et mêlent réflexion collective (groupes de parole, d’échange ou d’interprétation croisée, apport de témoignages, partage d'expériences...) et accompagnement individualisé (questionnement, adaptation au contexte et aux projets professionnels et personnels, etc.). Pour Lison Demunck, « les points majeurs doivent être abordés sous l’angle psycho-sociologique car cela permet aux agriculteurs de mieux comprendre comment transmettre leur ferme, en particulier leurs savoir-faire et leur éthique, sans se focaliser sur les seuls aspects financiers, puisque le prix d’une ferme est difficilement appréciable. Ils apprendront aussi à trouver un repreneur qui les rassure, attaché aux mêmes valeurs et qui prolonge ce qu’ils ont construit, même différemment ».

Retrouvez sur les questions sociologiques en matière de transmission des exploitations agricolesL’humain prend le pas sur l’économique

Dans cette optique, les Défis ruraux sollicitent l’appui du cabinet de consultants en psycho-sociologie Autrement dit. Au début, la formation balaie la carrière professionnelle des futurs retraités en s'efforçant de porter sur leur outil de travail le même regard neuf, pragmatique et enthousiaste que les candidats à l'installation. « Plutôt pessimistes à l'origine, les cédants changent au fur et à mesure de regard sur leur ferme et lui redonnent une valeur sentimentale positive. Ils abordent ensuite plus sereinement les questions financières », indique Lison Demunck.

À visionner pour les agriculteurs proches de la retraite : [Vu sur Youtube] Paroles de cédants − Se former à transmettre son exploitation

Une fois cette prise de recul effectuée, c'est le moment d’identifier les repreneurs éventuels et de nouer une relation de confiance avec eux. L’idée est de définir un projet qui convienne aux deux parties, en s’appuyant sur des exemples concrets pour repérer les facteurs de réussite dans un cadre familial comme hors cadre familial. Rien de tel alors que « le témoignage croisé d’un cédant et de son successeur pour illustrer ce qui a été vu auparavant sous forme théorique », avance Lison Demunck. « Et montrer, aux stagiaires, comment adopter progressivement le projet du repreneur, qui ne souhaite pas forcément chambouler tout leur système. Un cheminement qui nécessite un temps de réflexion suffisant. »

Passer par l’administratif pour aborder les sujets de fond

L'approche psycho-sociologique n’est jamais mise en avant dans les projets de formation car elle n’attire pas, voire déstabilise, le public visé. Et elle ne correspond pas à ce qui est prévu dans les fonds de formation professionnelle agricole ! Aussi, les contenus sont surtout liés à la fiscalité et aux démarches administratives. Ce sont ces thématiques qui intéressent les collectivités et font venir les cédants. « Les troisième et quatrième journées de formation ont lieu neufs mois plus tard pour que le projet de transmission ait pu mûrir suffisamment, détaille Lison Demunck. L’Afocg de Mayenne (association de gestion et de comptabilité, NDLR) et la Mutualité sociale agricole de Normandie abordent les points techniques essentiels, répondant à beaucoup de questions que les cédants se posent au moment où la transmission devient plus réelle. »

Le prix de reprise de la ferme, les aspects juridiques et fiscaux, les conditions et les démarches pour accéder à la retraite... sont autant d'éléments évoqués, en particulier avec des agriculteurs du réseau qui ont déjà céder leur structure. Ces échanges, ainsi que ceux avec d'autres futurs retraités, sont toujours enrichissants. Quelques mois après la dernière session, les participants se retrouvent pour dresser un bilan. Certains se retournent sur le chemin parcouru, d'autres continuent à réfléchir sur la transmission de leur ferme. Mais tous encouragent les exploitants normands proches de la retraite à suivre cette formation ! Et celle-ci ne s’insère pas seulement dans le parcours des cédants et des porteurs de projets. Elle s'inscrit également dans le projet de développement agricole local. 

 

Ludovic Mamdy du réseau Civam pour la revue Travaux et innovations

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