[Tribune] Disparition d'oiseaux « L'agriculture ne doit pas être un bouc émissaire »

Alexandre Carré Terre-net Média

L'agribashing continue. Nombre de médias ont relayé sans prise de recul un communiqué selon lequel les pratiques agricoles seraient responsables des disparitions d'oiseaux. Alexandre Carré, ingénieur agronome, estime que ce texte usurpe les valeurs de la science et désinforme l'opinion. Selon lui, l'agriculture a sans doute sa part de responsabilités mais elle ne doit pas être un bouc émissaire occultant le reste. Et empêchant par là même de résoudre le réel problème du déclin de certaines populations de volatiles.

L'agriculture accusée par les médias d'être responsable de la disparition des oiseauxL'agriculture sert de coupable idéal, accusée dans les médias d'être responsable de la disparition des oiseaux. (©Montage Terre-net Média avec plusieurs articles de presse) 

Sur le réseau social Twitter, Alexandre Carré, qui se présente comme ingénieur agronome et "communicant curieux", a diffusé une série de messages ("thread") pour dénoncer le traitement de l'information sur les disparitions d'oiseaux. Il les regroupe et les enrichit dans cette tribune :

« "Les oiseaux disparaissent des campagnes françaises à une « vitesse vertigineuse ». Ce déclin « catastrophique », d’un tiers en quinze ans, est largement dû aux pratiques agricoles" peut-on lire par exemple sur LeMonde.fr. Sont accusés par les médias : l'agriculture et ses pesticides. Mais d'où vient cette information... S'agit-il d'une réalité ? Ou de militantisme repris sans prise de recul par le monde médiatique ? 

Décryptage d'une info qui a fait le tour des rédactions...

Jeudi 20 mars (en pleine semaine contre les pesticides organisée par Générations Futures et ses partenaires), un communiqué de presse va créer un buzz médiatique... Deux institutions scientifiques respectables (le CNRS et le Muséum national d'histoire naturelle) tirent le signal d'alarme : les oiseaux disparaissent !

Heureusement, le coupable est rapidement identifié ! Et comme son casier judiciaire est déjà bien chargé... Ce coupable idéal c'est l'agriculture ! En effet, un groupe d'oiseaux semble particulièrement concerné : les oiseaux des campagnes.

L'occasion pour rappeler à tous des souvenirs douloureux : Printemps silencieux (Silent Spring), expression utilisée dans le communiqué, est le titre d'un livre écrit par Rachel Carson et publié aux États-Unis en septembre 1962. Ce livre est connu pour avoir contribué à lancer le mouvement écologiste dans le monde occidental. Il dénonce les effets du DDT, un insecticide qui, utilisé massivement dans les années 50-60, a conduit à une hausse de la mortalité des oiseaux en réduisant l'épaisseur des coquilles d'oeuf. Un constat parmi d'autres qui a entraîné l'interdiction du DDT aux USA & en Europe. 

Bref, 60 ans plus tard, le constat est le même, les pratiques agricoles seraient responsables de la disparition des oiseaux, symboles emblématiques de la biodiversité.

Les choses ne sont pas si simples

Ce constat alarmant est tiré de deux études :
- le Stoc, suivi temporel des oiseaux communs, un programme de science participative (des ornithologues amateurs y participent) porté par le Muséum national d'histoire naturelle au niveau national,
- la Zone atelier "Plaine & val de Sèvre". Dans le département des Deux-Sèvres, les observations sont conduites par le CNRS dans une plaine céréalière près de Niort. Ces observations sont formelles : la diversité et la biomasse des espèces d'oiseaux "spécialistes des milieux agricoles" diminue.

Résultats de suivi temporel des populations d'oiseaux par Vigie NatureRésultats de suivi temporel des populations d'oiseaux par Vigie Nature. Dans le communiqué de presse fourni par le Muséum, le graphique ne présente pas les courbes des oiseaux en "milieux bâtis" et "toutes espèces". Par contre, il indique le lien pointant vers ce graphique complet. (© Vigie Nature : http://vigienature.mnhn.fr/page/produire-des-indicateurs-partir-des-indices-des-especes-habitat) 

Et comme "cette disparition massive est concomitante à l'intensification des pratiques agricoles ces 25 dernières années", comme l'indiquent les dépêches AFP et Reuters reprises par bon nombre de médias, preuve est faite de la culpabilité de l'agriculture dans cette affaire de disparition ! CQFD merci, bonsoir, circulez il n'y a plus rien à voir !

Ah oui ? Les choses seraient donc aussi simples ? Ce serait une première.

Et bien non, rien n'est simple :

1) Visiblement les "oiseaux des campagnes" ne sont pas les seuls à "disparaître" Les "oiseaux des villes" sont aussi concernés...
L'agriculture est-elle là aussi responsable ?

2) Les courbes concernent des "groupes d'oiseaux" et ne permettent donc pas d'apprécier l'évolution individuelle, espèce par espèce. Certaines espèces pourraient donc voir leur population augmenter tout en appartenant à un groupe qui diminue...

3) Les causes pouvant expliquer la diminution des populations d'oiseaux ne sont pas étudiées mais sont potentiellement très nombreuses ! Pourtant, l'hypothèse purement spéculative de la responsabilité de l'agriculture et de ses pesticides est présentée comme unique et évidente.

Pourquoi le CNRS et le Muséum national d'histoire naturelle n'ont-ils pas évoqué dans leur communiqué l'impact potentiel :
- du réchauffement climatique
- de la prédation d'autres oiseaux (la population de certains rapaces, échassiers, corvidés augmente), 
- de la compétition pour la nourriture et les abris avec les "oiseaux généralistes", qui voient eux leur population augmenter,  

Évolution comparée des populations d'oiseaux communs spécialistes et généralistes (ONB)Évolution comparée des populations d'oiseaux communs spécialistes et généralistes (ONB) ©Observatoire national de la biodiversité (ONB) Source : http://indicateurs-biodiversite.naturefrance.fr/fr/indicateurs/evolution-des-populations-doiseaux-communs-specialistes 

- de la prédation de nos chats domestiques, toujours plus nombreux, et qui tuent à eux seuls 110 millions d'oiseaux chaque année en France, selon le Groupe d’études ornithologiques des Côtes-d'Armor (Geoca). Selon une autre source, les chats sont responsables de l'extinction de 63 espèces de mammifères, oiseaux et reptiles depuis 500 ans.  

La prédation du Chat domestique (Felis silvestris catus) GeocaLa prédation du chat domestique (Felis silvestris catus) © Groupe d’études ornithologiques des Côtes-d'Armor (Geoca) Source : https://www.geoca.fr/s-informer/chat-et-biodiversité/) 

- de l'urbanisation et de l'artificialisation des terres, (+ 1,3 % par an en moyenne entre 1992 et 2008 puis + 0,8 % par an depuis 2010)
- de la pollution des voitures et des industries (le parc automobile français est estimé à 39,14 millions de véhicules en 2017 avec une évolution moyenne de + 1 % par an en moyenne depuis 2000), 
- des maladies (grippe aviaire...), 
- du développement des éoliennes
- des antennes relais et des téléphones portables ?  
etc.

Ce communiqué est militant, et permet, sous le couvert d'institutions scientifiques qui le rendent crédible, d'exposer une opinion.

Les causes potentielles du déclin de certains oiseaux sont nombreuses... Mais elles n'ont même pas été évoquées par le CNRS et le Muséum national d'histoire naturelle...

Faire du buzz militant

Pourquoi ?

Parce que, en fait : 
- ce communiqué ne parle pas de science (aucun article scientifique n'a été publié à ce jour à partir des études, information confirmée sur Twitter par le Muséum national d'histoire naturelle), 

- ce communiqué est militant, et permet, sous le couvert d'institutions scientifiques qui le rendent crédible, d'exposer une opinion, 
- ce communiqué cherche à faire du buzz,
- il surfe sur les peurs de l'opinion publique, 
- il séduit les journalistes avec un sujet "putaclic"
- il accuse une population peu nombreuse et fragilisée, les agriculteurs.

Qui est derrière ça ? 

Le coordinateur de l’étude du CNRS ? Souvenez-vous, les mêmes méthodes avaient été utilisées par le même centre d'études pour affirmer que les mauvaises herbes ne nuisent pas aux cultures et que les herbicides utilisés par les agriculteurs sont inutiles (les agriculteurs seraient-ils donc si bêtes pour utiliser des produits chers et inutiles ?...). Information très largement reprise par la presse, mais également très largement contredite par la communauté des agronomes, études à l'appui...

L'agriculture a sa part de responsabilités mais elle ne doit pas être un bouc émissaire qui occulte le reste.

Dans quel but ?
Un coup de pub ?
Imposer une autre vision de l'agriculture ?
Militer contre les pesticides ?
Une chose est sûre cependant, ce communiqué usurpe les valeurs de la science et salit l'image de belles et honorables institutions scientifiques...
Mais surtout, il désinforme l'opinion !
Les journaux, la TV, les radios ont massivement relayé ces accusations. On y retrouve les habitués du fait, les journalistes dont "l'#agribashing" est le fonds de commerce mais aussi les TV et les radios publiques...

Oui certains oiseaux voient leur population diminuer et il faut s'en soucier. Oui l'agriculture doit avoir sa part de responsabilités et il faut les étudier pour les comprendre et les limiter.

Mais l'agriculture ne doit pas être un bouc émissaire qui occulte le reste.

Car en accusant l'agriculture on ignore les autres causes potentielles de ce déclin. Et on ne pourra pas résoudre des problèmes qu'on occulte.
Toutes les activités humaines impactent la biodiversité
Mais l'agriculture est la meilleure source de solutions pour la favoriser. Et surtout, n'oublions pas que l'agriculture sert le 1er de nos besoins : nous nourrir !

Nous citoyens, conscients de ces abus de pouvoir et d'autorité, sommes démunis devant ces "méthodes à la Séralini", qui consistent à médiatiser des études au lieu de les publier, à nier la démarche scientifique au profit d'une démarche médiatique
C'est vraiment triste, et très dommageable pour la Science avec un S majuscule.
Que peut on faire, dire ou écrire qui puisse faire changer les choses ? »

 

NB : cette tribune d'Alexandre Carré a fait l'objet d'un thread que vous pouvez retrouver sur Twitter

  

Complément : dans sa rubrique "Le vrai-faux de l'info" du 28/03/2018, Géraldine Woessner répond "faux" à la question Les pesticides sont-ils les premiers responsables du déclin des oiseaux ? 

 


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