Marché des céréales « Augmenter le prix d’intervention pour les céréales, un débat interdit ? »

Jacques Carles et Frédéric Courleux, Momagri Terre-net Média

Pourquoi l’Union européenne ne relève-t-elle pas le prix d’intervention des céréales ? Pour les experts de Momagri, la question d’une évolution de cet outil de régulation se pose. Le think tank estime que l’Europe est à contre-courant des autres puissances agricoles, notamment les Etats-Unis. Une meilleure articulation de ce prix d’intervention avec les autres mesures de régulation européenne offrirait pourtant aux céréaliers français un filet de sécurité plus efficace contre la volatilité des prix.

Pourquoi l’Union européenne ne relève-t-elle pas le prix d’intervention des céréales ? Pourquoi l’Union européenne ne relève-t-elle pas le prix d’intervention des céréales ? (©Terre-net Média)

« Le prix d’intervention est, comme son nom l’indique, le niveau de prix à partir duquel l’intervention, c’est-à-dire l’achat par les pouvoirs publics, se met en route pour rééquilibrer le marché. Il joue donc un rôle de prix plancher dans l’espace communautaire. Le prix d’intervention valable pour le blé tendre, le blé dur, le riz paddy, l’orge et le maïs est de 101,31 € par tonne depuis 2000. Il était précédemment nettement plus élevé : il a été baissé une première fois de 30 % lors de la réforme de la Pac de 1992, puis de 15 % lors de celle de 1999 ; ces baisses étant compensées (totalement puis partiellement) par des aides directes versées aux agriculteurs pour un montant qui atteignit 63 €/tonne, sous la forme d’aides à l’hectare.

Pour rappel, la fixation du prix d’intervention était au cœur des négociations annuelles communautaires, souvent qualifiées de « marathons agricoles » tant leur niveau était délicat à arrêter. Ce prix plancher communautaire avait été progressivement ajusté à mesure que le progrès technique diminuait les coûts de production, et ce dans un contexte où l’inflation était plus marquée qu’aujourd’hui.

Évolution des prix en francs constants sur longue période

Évolution des prix en francs constants sur longue périodeSource :  Bonnays G., Latouche D., 1989, “Prix agricoles : baisse sur le long terme mais de fortes fluctuations”, Economie et statistique n° 226 (©Momagri) 

La réforme de 1992 a eu pour objectif de réorienter la Pac en privilégiant un soutien direct, par des subventions, du revenu des agriculteurs. Les baisses du prix d’intervention (- 30 % puis - 15 %) ont conduit à supprimer la logique préexistante qui consistait à accompagner l’augmentation de la productivité et donc les coûts de production en ajustant le prix d’intervention. En rapportant les 101.31€ au coût de production moyen pondéré européen, qui s’élève à 228 €/tonne en blé en 2013 d’après la dernière étude de la Commission sur le sujet, on comprend que le prix d’intervention peut paraître bas pour les agriculteurs.

Un filet (de sécurité) trop près du sol

En tous cas, quand la Commission européenne indique sur son site que « l’achat à l’intervention publique de céréales et de riz – connu sous le nom "intervention" - a été introduit pour protéger les agriculteurs contre les prix bas de marché. Aujourd’hui, elle est utilisée uniquement en cas de réel besoin, fournissant un vrai filet de sécurité aux agriculteurs », on peut s’interroger sur la notion de « filet de sécurité » et sur le qualificatif de « vrai ». On comprend bien qu’à un niveau de prix supérieur aux coûts de production, on se situe dans une logique de soutien excessif, mais à l’inverse, un filet trop près du sol est peut-être dangereux et pas uniquement pour les trapézistes !   

L’intérêt pour les producteurs de céréales d’une augmentation du prix d’intervention se comprend également pour deux autres raisons. La première : leur autre filet de sécurité que sont les subventions directes diminue sensiblement.

Depuis la perte de leur paiement couplé en 2010 (qui correspondait à 25 % de l’ancienne aide à l’hectare de céréales) jusqu’à l’application du prélèvement pour stabiliser le second pilier, en passant par l’augmentation des enveloppes pour les aides couplées (destinées surtout à l’élevage), et sans parler de convergence externe (égalisation progressive des montants à l’hectare entre pays européens) et interne (idem au niveau national), les dernières réformes ont conduit à plusieurs coups de rabot.

Au total, le niveau des aides découplées dans les plaines céréalières françaises sera en 2020 aux alentours de 250 € par hectare, soit environ 30 € par tonne, à comparer avec les 63 € deux décennies auparavant.

L’Europe à contre-courant

La seconde raison a trait à l’évolution des politiques agricoles dans le monde. Globalement deux types de politiques se distinguent pour les céréales : d’un côté, on donne aux agriculteurs les moyens de se protéger de la volatilité des prix internationaux en leur donnant des aides qui varient en fonction des prix. Ces aides dites contracycliques sont largement utilisées aux Etats-Unis où, dans le cadre du programme PLC notamment, un producteur de blé américain est assuré de compléter la vente de sa production par une aide qui lui permettra de toucher 202 $/tonne sur 85 % de sa production historique, quoi qu’il advienne. Il s’agit en effet d’un filet de sécurité bien plus fort !

De l’autre côté, et notamment du côté des géants démographiques comme l’Inde ou la Chine, les producteurs de céréales sont protégés par des droits de douanes qui leurs permettent d’avoir des prix d’intervention très élevés, de l’ordre pour le blé de 360 $ en Chine et s’échelonnant de 240 $ à 320 $ en Inde.

L’Union européenne ne se retrouve dans aucune des deux catégories : elle expose ses producteurs aux prix internationaux mais ne leur donne pas les moyens de se protéger contre ces prix aléatoires. Elle renvoie à la « résilience » des exploitations et à d’hypothétiques outils privés de gestion des risques qui ont d’importantes limites et ne sont d’aucuns secours en cas de marchés durablement déprimés

Stimuler la demande par la promotion des biocarburants

Bien que moindre, l’inflation reste une réalité. Dans de nombreux secteurs de l’économie, il existe des dispositifs de régulation dont certains curseurs évoluent en fonction de l’inflation ou d’indice de prix. Il ne serait pas complètement absurde de penser que le prix d’intervention puisse être également indexé sur l’inflation. Cela ne nécessiterait en tous cas pas d’avoir recours à des négociations interminables. Pour mémoire, si l’on avait actualisé le prix d’intervention depuis 2000 pour tenir compte de l’inflation, il aurait atteint 127 € en 2016.

Par ailleurs, un débat sur le prix d’intervention aurait le mérite de mettre en évidence l’intérêt de considérer l’ensemble des leviers disponibles pour éviter des chutes de prix trop fortes et donc pour rééquilibrer l’offre et la demande. Il est peut-être encore tôt pour parler du retour de la jachère en Europe, mais il serait déjà indispensable de comprendre que notre politique de promotion des biocarburants est un moyen de stimuler la demande.

A l’heure où la perspective d’une baisse de près de 50 % des taux d’incorporation est envisagée par la Commission européenne, il apparait indispensable d’assumer à nouveau le débouché des biocarburants comme une des variables de l’équilibre des marchés. D’où l’importance, de penser la flexibilisation des mandats d’incorporation pour faire primer l’usage alimentaire sur l’usage non alimentaire tout en utilisant cette filière comme un amortisseur des marchés agricoles. Plus largement, au regard de la montée en puissance de la production céréalière dans les pays de la mer Noire, une réflexion plus profonde pourrait être engagée sur le devenir de certains débouchés à l’export à court et long terme.

Un questionnement autour de l’augmentation du prix d’intervention pour les céréales apparait ainsi nécessaire. Elle permet de comprendre que l’Europe est à contre-courant des autres puissances agricoles qui offrent de véritables filets de sécurité. Et elle montre qu’une réflexion stratégique sur l’articulation de cet outil avec les autres mesures de régulation est indispensable alors que l’on s’achemine vers une 3ème année noire pour le revenu des céréaliers. »

Auteurs: Jacques Carles – délégué général de Momagri, Frédéric Courleux – conseiller de Momagri

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