[Analyse] Avenir de l’agriculture J.-M. Séronie: « Emmanuel Macron a mis les acteurs face à leurs responsabilités»

Jean-Marie Séronie Terre-net Média

Pour l’agroéconomiste Jean-Marie Séronie, le discours d’Emmanuel Macron pour dresser le bilan du premier chantier des Etats généraux de l’alimentation pourrait faire date. « Il a réussi le triple exploit d’exprimer une forte ambition agricole, en posant un diagnostic sans concession, mais sans la moindre décision précise. » Il a surtout mis tous les acteurs face à leurs responsabilités. A commencer par les producteurs, à qui il demande de changer les modèles productifs et d’être mieux organisés. »

A Rungis, mercredi 11 octobre 2017, Emmanuel Macron a prononcé un discours de politique agricole qui fera probablement date pour son quinquennat à l'ElyséeA Rungis, mercredi 11 octobre 2017, Emmanuel Macron a prononcé un discours de politique agricole qui fera probablement date pour son quinquennat à l'Elysée (©@Actuagri)

« Dans un discours fleuve d’une heure un quart le président de la République aura réussi un triple exploit. Emmanuel Macron a en effet prononcé un grand discours d’orientation et d’ambition agricole avec une largeur de vue et une mise en perspective comme nous n’en avions pas eu depuis des années voir des décennies. Il a en quelques sorte « designé » au double sens de dessin et de dessein, l’agriculture française telle qu’il souhaite la voir se réveiller et se transformer. Il a, ce faisant, ouvert la voie à des révisions et des transitions profondes, parfois radicales et souvent à rebours de la logique existante depuis longtemps.

Une analyse élyséenne qui bouscule

Le deuxième exploit est d’avoir pu poser un diagnostic sans concession, tout en donnant quelques gages à chacun, si bien que tous les syndicats agricoles se déclarent (à chaud) à peu près satisfaits. Il en va de même pour les autres parties prenantes : industrie agroalimentaire et grande distribution, les associations de consommateurs et ONG étant un peu plus sur la réserve.

Jean-Marie Séronie est agroéconomiste indépendant.Jean-Marie Séronie est agroéconomiste indépendant. Il publie régulièrement ses analyses sur son blog Agroéconomie.com. (©Jean-Marie Séronie)

C’est vraiment un exploit tant le président a pointé et insisté là où ça fait mal. Il affirme d’un côté que « les agriculteurs ne peuvent plus vivre du juste prix payé » mais précise ensuite, s’agissant de la production agricole, que « nous avons protégé des choix absurdes ». Il annonce des révisions déchirantes et, selon ses propres termes, des « restructurations de filières ». Il invite « à changer les modèles productifs » ou encore « à éviter de maintenir des prix anormalement élevés pour protéger celles et ceux qui ne se réforment pas ». Il dénonce ceux « qui produisent trop peu, à des qualités trop faibles. Ils doivent faire l’objet de regroupements ». Il parle même « des mutations extrêmes que nous allons devoir affronter » et explique que le « modèle dans lequel nous sommes enferrés n’est pas soutenable ».

Face à de telles remises en cause, qui sont souvent en phase avec la sensibilité dominante de la société française, on aurait pu imaginer la profession agricole vent debout ! Or il n’en est rien et il faut souhaiter que cette surprenante unanimité des responsables agricoles et agro-alimentaires soit le fruit d’une véritable adhésion réfléchie et non la conséquence d’une sidération devant un discours plutôt inattendu et très tranché qui les aurait surpris voir déroutés. Le plus grave serait que cela ait été dicté par la peur de s’isoler devant l’opinion publique voir même de déplaire au nouveau pouvoir.

Emmanuel Macron est un président « designer » d’une agriculture modernisée au pas de charge !

Enfin, dans un discours d’essence très libérale, Emmanuel Macron aura réussi l’exploit d’ouvrir des pistes assez claires sans jamais annoncer la moindre décision précise. Il fait porter une énorme responsabilité sur les filières (élargies à la distribution) chargées de présenter des plans stratégiques pour la fin de l’année et sur les agriculteurs invités à mieux s’organiser pour davantage peser commercialement.

Des responsables mis au pied du mur

La vision portée par le Président repose sur une triple préoccupation : le prix payé aux producteurs, la souveraineté alimentaire ainsi que la santé des citoyens. Pour se faire il propose un deal ambitieux mais finalement assez clair : une augmentation des prix payés aux agriculteurs en contrepartie d’une adaptation de l’offre de produits à la demande des consommateurs français et aux besoins des marchés d’exportation.

Pour cela Emmanuel Macron demande simultanément un changement de modèle productif dans les exploitations agricoles, aux agriculteurs de se « regrouper beaucoup plus rapidement, beaucoup plus massivement » dans des organisations de producteurs commerciales, la création d’une logique de prix dans la chaîne alimentaire construite à partir des coûts de production agricole et enfin une organisation générale de l’agriculture française en filières élargies à la distribution. Les interprofessions sont chargées d’élaborer filière par filière des plans stratégiques, de montée en gamme, de transformation et d’adaptation à cinq ans avec des objectifs chiffrés. Pour cela les acteurs sont invités à passer « d’une logique de guerre de position à une logique de guerre de mouvement collective ».

Un Etat qui oriente, ne décide pas mais accompagne

En contrepartie de cet énorme et rapide travail « de réorganisation collective » de « transformation en profondeur » l’Etat s’engagera sur plusieurs plans. Il  légiférera mi 2018 (sans doute par ordonnance) sur la négociation commerciale par un relèvement du seuil de revente à perte sur les produits alimentaires et l’encadrement des promotions.

Il agira pour que les interprofessions et les OP commerciales puissent utiliser toutes les marges de manœuvres possibles en matière de droit de la concurrence et de médiation commerciale afin de traiter de la question des prix et des volumes de production. Il garantira également l’application de la réglementation sur la transparence. L’Etat mobilisera un fonds d’investissement de 5 Mds€ pour accompagner les stratégies de filière et « nous conditionnerons certains dispositifs d’aide à la taille des OP Commerciales ».

Enfin, Emmanuel Macron souhaite que la future Pac soit « à la hauteur de la nouvelle politique agricole française » et permette une politique « d’aides et d’investissements au niveau national pour défendre nos préférences » et « à chaque pays de poursuivre ses choix souverains ». De l’Europe, il attend « les assurances et les garanties contra-cycliques…pour protéger des chocs de la volatilité des cours mondiaux ». Cet appel à peine voilé à une renationalisation de la Pac peut surprendre.

Un pari finalement assez audacieux

Intervenant à mi-parcours des Etats généraux de l’alimentation, le président de la République a donc voulu mettre les différents responsables agricoles, industriels et distributeurs au pied du mur, en face de leurs responsabilités et les a sommés de se prendre en main, de s’organiser et de ne pas tout attendre de l’Etat. Même la révision de la LME et le relèvement du seuil de revente à perte (SRP) sont conditionnés à la définition par les filières de stratégies claires.

Ce discours aussi clair que rugueux peut dérouter. A y regarder de près les principes développés sont en fait assez conformes aux discours du candidat comme aux éléments de langage utilisés par son entourage agricole : primauté aux filières et à leur compétitivité, organisation de producteurs, taille critique, concept de juste prix, méfiance vis à vis des aides.

Emmanuel Macron propose d’engager « un changement profond de paradigme », d’inventer « une nouvelle France agricole » et demande aux filières de s’organiser pour en définir les contours, en préciser le futur puis le construire… C’est une démarche nouvelle qui pose beaucoup de questions importantes sur lesquelles nous reviendrons dans un prochain article. Mais c’est surtout un pari très audacieux qui n’est pas sans risque, le premier étant l’immobilisme collectif, l’agriculture française est une diva sans doute pas si facile à réveiller ! »


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