Reportage En sursis, le marché des Halles de Dijon mobilisé pour sa survie

AFP

« On mobilise tout le monde, commerçants et clients, pour respecter les gestes barrières ». A Dijon, les Halles résistent à la fermeture des marchés en se voulant exemplaires.

« Les Halles, c'est capital », lance Bernard Bétierre, 74 ans, casquette vissée sur la tête. « C'est le cœur de ville. C'est vital pour Dijon », dit-il en promenant ses cabas sous la majestueuse voûte métallique édifiée en 1875 par Gustave Eiffel, enfant du pays.

Arborant fièrement un « H » majuscule, les Halles forment l'âme d'une ville qui se veut « capitale de la gastronomie ». Nichées en plein centre-ville historique, entre les ruelles pavées, les restaurants à terrasses et les majestueux hôtels particuliers, les Dijonnais s'y donnaient rendez-vous autour d'un petit Mâcon blanc, dégusté au comptoir de sa buvette.

Les rideaux en sont aujourd'hui tirés et le brouhaha des commerçants haranguant le chaland a cédé la place à un silence inquiétant parmi les allées clairsemées du vaste ensemble de 4 400 m2. Mais les Halles « restent ouvertes », a fièrement annoncé mardi le maire François Rebsamen, après le discours du Premier ministre Édouard Philippe décrétant la fermeture des marchés, « sauf dérogation ».

Le lieu ne ferme pas afin de « répondre à la nécessité d'approvisionnement de la population », a expliqué le maire, avertissant cependant : cette décision est susceptible d'« évolution ». « Respectez impérativement les gestes barrières», a-t-il exigé dans un communiqué.

Se sachant en sursis et sous surveillance étroite, le marché a alors décrété la mobilisation générale, lui qui a déjà prouvé sa résilience en échappant à la vague des démolitions des halles métalliques des années 60. « On a renforcé tout ce qui est possible », explique Sophie Greenbaum, présidente de l'association des commerçants et artisans.

Toutes les issues ont été condamnées pour ne laisser qu'une seule entrée et une seule sortie. « C'est pour qu'on puisse compter les clients », explique un vigile. « On est limité à 300 personnes », ajoute-t-il, un chiffre loin d'être atteint.

Du gel hydroalcoolique est présent sur les étals, les toilettes sont régulièrement nettoyées et les poignées de porte désinfectées après chaque passage. « Ne vous en faites pas, on est sérieux », assure la dame-pipi. Et des affichettes « Pour la sécurité de tous, respecter les distances » ont fleuri sur les comptoirs des quelque 150 boucheries, fromagers et épiceries fines encore ouvertes sur les environ 300 que peuvent contenir les Halles, étals extérieurs compris.

Sauver les petits producteurs

« On mobilise tout le monde pour qu'on s'implique et respecte les gestes barrières », explique Mme Greenbaum, bien campée derrière son comptoir fleurant bon l'époisses coulant. Devant la caisse de son stand « Au Gas Normand », la fromagère a tendu une toile de plastique transparent et des bandes de scotch colis ont été collées au sol pour délimiter les écarts à respecter. « Les gens apprécient », explique la gérante.

« Les clients tiennent leurs distances », constate Mathilde, 32 ans, venue avec sa petite fille Sofia, 3 ans. « Dans les supermarchés, il y a plus de monde dans un espace plus restreint. Regardez ici », dit Isabelle Hoymans, 54 ans, en balayant de son bras les allées vides aux trois-quarts. « On a 50 % de clients en moins », confesse Mme Greenbaum. Pour la fromagère, les Halles sont la seule source de revenus : « On n'a pas d'autre solution ».

Pour Françoise Dautrey aussi, son étal de fruits-légumes est devenu son seul moyen de subsistance, depuis qu'a fermé un autre marché qu'elle faisait à Dijon. « Je ne me résous pas à tendre la main à l'État. Il faut que je continue », dit-elle derrière son masque.

Laisser les Halles ouvertes, c'est sauver « les petits producteurs locaux », estime Estelle Détain en écaillant un beau bar au stand La Marée. « On est là depuis 40 ans. On est le seul poissonnier en ville. L'ouverture des Halles, c'est nécessaire », affirme-t-elle.

« Ça ferait mal au cœur que la situation profite aux grands supermarchés, qui resteraient les seuls ouverts », s'offusque Mathilde, la trottinette de sa fillette sur l'épaule. Et il ne faudrait pas, après le virus, « avoir à compter, en plus des morts humains, les morts économiques », avertit M. Betierre.


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