Ogm, nanotechnologies, ondes Qui sont les « antis » ?

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Les biotechnologies suscitent des débats passionnels voire idéologiques. Dans un article publié dans le Déméter 2015, Eddy Fougier, politologue, s’interroge sur les raisons de cette contestation en France et sur les défis que celle-ci soulève.

Champ de maïs en EspagneChamp de maïs Ogm en Aragon en Espagne en octobre 2014.  Il s'agit d'une seconde culture implantée en juin dernier après orge. (©Terre-net Média)

La promulgation le 2 juin dernier de la loi interdisant en France la mise en culture des variétés de maïs génétiquement modifiés et les remous que les Ogm continuent de provoquer montrent à quel point certaines applications technologiques sont et restent au cœur de controverses. C’est le cas également pour les ondes électromagnétiques de la téléphonie mobile ou les nanotechnologies qui font aussi l’objet de vives contestations de la part d’individus et de diverses organisations de la société civile (Osc). 

Une contestation des applications de la « technoscience »

Cette contestation peut être véhiculée par des individus. C’est notamment le cas de ceux qui s’appellent eux-mêmes des « critiques de science » et qui travaillent souvent dans des centres de recherche dits « indépendants », mais aussi des « lanceurs d’alerte », dont le plus célèbre est sans doute le généticien Gilles-Eric Séralini. Elle l’est aussi par différentes Osc, que celles-ci soient « généralistes », comme Greenpeace ou la Confédération paysanne, ou bien plus spécialisées dans la critique d’une ou même de plusieurs applications technologiques, comme par exemple Inf’Ogm ou Combat Monsanto pour les Ogm. Enfin, de façon plus radicale, cette contestation peut être portée par des groupes qui tendent à privilégier des actes de « désobéissance civile », qui se traduisent très souvent par des actions illégales, à l’instar de celles menées par les Faucheurs volontaires, et même dans quelques cas des actions de sabotage.

Ces individus ou ces mouvements contestataires développent la plupart du temps une critique similaire de ces applications technologiques. Ils critiquent leur nature même et leur utilité, le processus d’expérimentation et d’évaluation des risques et enfin, ils dénoncent leurs effets supposés pour la santé, l’environnement ou l’économie. Ils revendiquent ainsi une mise en application du principe de précaution sous la forme d’un moratoire sur la commercialisation, voire sur toute forme de recherche appliquée dans l’attente des résultats d’évaluations « indépendantes » des risques et même, dans certains cas, d’une interdiction pure et simple. Cette critique s’inscrit plus globalement dans un même rejet de la « technoscience » de la part de ces mouvements, que ceux-ci conçoivent comme une alliance pernicieuse entre la science, la technologie et l’industrie et par conséquent comme une forme de « marchandisation » de la science. Ils défendent donc le principe d’une science « indépendante » par rapport au marché.

La bataille de l’opinion publique

Pour parvenir à leur fin, c’est-à-dire inciter les pouvoir publics à mettre en application le principe de précaution, les « antis » peuvent exercer tout d’abord une pression indirecte sur eux en s’appuyant sur le puissant levier qu’est l’opinion publique. Ils s’efforcent alors d’alerter celle-ci via les médias en la prenant à témoin d’un scandale impliquant un « puissant » jugé arrogant, cupide et cynique (l’exemple typique étant bien entendu de ce point de vue l’entreprise américaine Monsanto) et dont la victime est à la fois désintéressée et sans défense. Ils s’efforcent ainsi de transformer un sujet technique peu compréhensible pour le grand public (transgénèse, nanosciences) en un enjeu de débat public en jouant notamment sur les émotions (inquiétudes, peur, colère, compassion). Leur ambition est de parvenir à politiser ce sujet de sorte à en faire une thématique ultra-sensible vis-à-vis de laquelle les hommes politiques et les autorités publiques sont tenus de se positionner et de prendre une décision dans le sens qu’ils souhaitent.

Ils peuvent aussi agir en exerçant une pression directe sur les pouvoirs publics en se transformant alors en une sorte de groupe de pression ou via des actions en justice. Enfin, ne croyant plus en la capacité ou en la volonté des pouvoirs publics à agir, certains groupes décident d’appliquer par eux-mêmes de facto le principe de précaution à travers des actions de « désobéissance civile », dont l’exemple le plus connu est bien entendu la destruction de plantes génétiquement modifiées en plein champ, voire de sabotage.

La fin d’un « consensus permissif »

La contestation de ces applications technologiques apparaît à l’évidence particulièrement forte en France. Plusieurs facteurs explicatifs peuvent être avancés. Le premier est lié aux caractéristiques intrinsèques de ces applications et de leurs promoteurs : une utilité a priori peu évidente pour le consommateur ou la société (hors téléphonie mobile), des effets en apparence peu maîtrisés, des technologies promues par des entreprises mues dans une logique perçue comme d’abord commerciale. Le second, plus large, est un contexte de remise en cause d’une foi aveugle par rapport à la science, à la technique et au progrès suite à diverses catastrophes nucléaires, industrielles ou sanitaires. Le troisième est le pessimisme de la société française et donc la difficulté des Français à pouvoir se projeter dans l’avenir, qui se traduit par la tentation du « risque zéro » par rapport aux technologies « émergentes ».

Mais l’explication sans doute la plus convaincante réside dans la rupture aux yeux d’une partie des Français du contrat de confiance et de protection qui semblait exister avec l’Etat, mais aussi l’industrie et même les scientifiques et les experts. En effet, qu’on le déplore ou non, il n’existe plus désormais de « consensus permissif », c’est-à-dire de confiance spontanée, vis-à-vis de ceux qui savent ou de ceux qui sont en capacité de décider. Pour une grande partie du public, suite à plusieurs crises (du « nuage de Tchernobyl » à la gestion de la canicule de 2003) et à diverses évolutions, les intérêts de la science et de la technique, des grandes entreprises, de l’industrie, de l’agriculture (pesticides, algues vertes, élevage intensif, utilisation massive de l’eau, etc.) et plus globalement des élites ne sont plus jugés vraiment compatibles avec ceux de la société française. Une défiance s’est donc durablement installée. Les groupes contestataires en ont profité pour s’engouffrer dans la brèche en exploitant les inquiétudes du public et en se présentant de façon indue comme les représentants légitimes de l’intérêt général en lieu et place d’un Etat perçu comme défaillant en la matière.

Auteur : Eddy Fougier est l’auteur de "Contester les technosciences. Leurs raisons" (Fondation pour l’innovation politique, juillet 2011) et vient de publier "Ogm, nanotechnologies, … Qui sont les « anti » ? Comment agissent-ils ?", paru dans Le Déméter 2015 (septembre 2014)

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