[Tribune] Emmanuel Ferrand « Au-delà de leur salon, l'agriculture et la ruralité se meurent »

Emmanuel Ferrand Terre-net Média

Agriculteur, maire-adjoint de Saint-Pourçain-sur-Sioule, dans l’Allier, et élu régional, Emmanuel Ferrand critique sur son blog la « schizophrénie » des consommateurs et dénonce l’abandon des agriculteurs par les dirigeants européens et français, « alors que le reste du monde réveille son agriculture ». « Le monde rural ressemblera sous peu aux territoires ruraux abandonnés et sinistres de l’Union Soviétique », écrit-il.

Selon Emmanuel Ferrand, agriculteur, élu local et régional et responsable professionnel, les dirigeants européens et français sont en train d'abandonner le monde agricole et rural, tandis que, partout ailleurs dans le monde, les grands pays Selon Emmanuel Ferrand, agriculteur, élu local et régional et responsable professionnel, les dirigeants européens et français sont en train d'abandonner le monde agricole et rural, tandis que, partout ailleurs dans le monde, les grands pays "réveillent" leur agriculture. (photo d'illustration) (©Terre-net Média)

« Alors que le Salon international de l’agriculture de Paris se ferme avec un nouveau record de fréquentation, nous faisons face soit à une schizophrénie incroyable des Français, soit à des médias et un pouvoir qui nous mènent dans une autre direction de leur volonté.

Emmanuel Ferrand est agriculteur à St Pourçain sur Sioule, maire adjoint de ma commune,Vice-président de la communauté de communes, Conseiller Régional et Vice-président du SIVOM eau et assainissement du Val d'Allier. Emmanuel Ferrand est agriculteur à St-Pourçain-sur-Sioule, maire-adjoint de sa commune,vice-président de la communauté de communes, conseiller régional et vice-président du Sivom eau et assainissement du Val d'Allier. (©FRSEA)

Dès l’ouverture du salon, des militants L214 manifestaient devant l’entrée contre l’usage d’animaux pour notre usage humain. Mais alors que venaient donc voir ces Français toujours plus nombreux au salon si ce n’est l’excellence des produits agricoles avec une fréquentation la plus forte dans les rangées exposant les animaux rassemblant le meilleur de chaque race dont leur destination est sans ambiguïté dans notre assiette. La file d’attente devant chaque restaurant des différentes races ou produits ne laissait là encore aucun doute. Et pourtant, les médias n’ont pas ménagé leur peine, relayés par quelques stars médiatiques sur des plateaux de télévision, pour montrer la manifestation de L214 faisant croire à la France entière que c’était presque le seul évènement de l’ouverture du salon. La réalité, ce sont près de 700 000 visiteurs contre une centaine de militants.

Que penser de tous ces stands démontrant le meilleur de notre agriculture très largement conventionnelle avec force d’explications sur les pratiques préservant la qualité et le rendement, procurant une alimentation saine et sécurisée au consommateur français et étranger ? L’agriculture biologique était bien sûr représentée mais par quelques stands au milieu d’autres, tout à la hauteur relative de sa présence dans nos campagnes.

 Emmanuel Ferrand a publié cette tribune sur son blog. Retrouvez son blog ici.

Et pourtant, nos médias et nos dirigeants ne cessent de défendre une agriculture moins productiviste et plus naturelle, autant dire sans pesticides et décroissante, reléguant la France du 1er au 2e et bientôt 3e pays agricole européen et de 3e à 6e exportateur mondial.

Il y a quelques jours, le journal de France 2 pour le lancement d’un reportage sur l’élevage d’insectes comestibles, affirme une contre-vérité en annonçant la réduction des terres agricoles dans le monde.

Le monde entier réveille son agriculture… sauf la France et l’Europe

Pendant ce temps et en raison de l’embargo européen sur les produits agricoles, la Russie est devenue en seulement deux ans le premier producteur et exportateur de blé mondial en remettant en culture des millions d’hectares avec un potentiel à venir extraordinaire. La Chine achète des millions d’hectares partout dans le monde y compris en France pour assurer sa sécurité alimentaire. L’Amérique du nord et bientôt toute l’Amérique du sud grâce aux traités du Ceta et du Mercosur nous inonderont de produits agricoles « bon marché » et produits dans des conditions que nous avons interdites sur notre sol depuis plus de 20 ans. L’Afrique relève la tête et met en place des politiques agraires et agricoles dans les parties centrales de ce continent. Le Moyen-Orient, riche de son pétrole, met en culture à grands frais ses déserts en asséchant ses réserves en eau à des centaines de mètres sous terre ou dessalant l’eau de mer.

Le monde rural ressemblera sous peu aux territoires ruraux abandonnés et sinistres de l’Union Soviétique.

Bref, le monde entier réveille son agriculture, lui donne les moyens d’être plus productive, intensifie sa recherche, augmente le commerce à grand renfort de construction de ports, de silos, d’entrepôts de voies ferrées de routes tandis que les dirigeants européens et particulièrement français abandonnent leur agriculture et le monde rural.

En France, nous subissons des contraintes multiples et croissantes à la production, la baisse des budgets agricoles, la diminution de la recherche qui a été la meilleure du monde, l’abandon du monde rural en fermant ses écoles, en contraignant et en limitant les possibilités de déplacements par la dégradation des moyens de circulation. Est-ce vraiment la volonté de cette France qui a parcouru les allées du Salon de l’agriculture durant sept jours ?

Une fracture se crée entre le pouvoir issu des villes contre ce monde rural et agricole abandonné, laissé pour compte au nom d’intérêts économiques favorisant notre exportation du secteur tertiaire concentré dans les villes.

Si nos dirigeants n’y prennent pas garde, dans quelques années, le Salon de l’agriculture de Paris deviendra un conservatoire du monde rural.

Je ne crois pas à la schizophrénie des Français qui aiment leurs campagnes, pas seulement pour venir en vacances. Je désespère juste d’un pouvoir qui abandonne le monde rural qui ressemblera sous peu aux territoires ruraux abandonnés et sinistres de l’Union Soviétique où une centaine de familles par canton travaillaient la terre dans un kolkhoze gigantesque regroupant en interne le pouvoir politique, l’état civil, l’éducation, la distribution du minimum vital, dénué de vie sociale culturelle et spirituelle.

Si nos dirigeants n’y prennent garde, dans quelques années le Salon de l’agriculture de Paris deviendra un conservatoire du monde rural, celui qui a nourri la France et l’Europe, vitrine d’un passé qui a fait les belles heures de la France mais qui a abandonné sa souveraineté alimentaire par dogme, par intérêts commerciaux et désintérêt de ceux qui l’habitent.

L’agriculture, la ruralité sont encore une chance pour la France, réagissons avant qu’il ne soit trop tard ! »


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