« Big Data » agricole Les parlementaires s'inquiètent pour la souveraineté française

Afp

Paris, 2 juil 2015 (AFP) - Les parlementaires se sont inquiétés jeudi des risques pour la souveraineté agricole de la France liée au développement du traitement des données de masse ("big data"), secteur pour l'instant dominé par des grandes multinationales américaines.

« L'agriculture de précision est pleine de promesses », mais « la souveraineté de la France pourrait être menacée si sa filière agricole devenait tributaire de services conçus par de grandes sociétés étrangères », a souligné le député PS Jean-Yves Le Déaut, lors d'une audition organisée par l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst).

Le terme de « big data » agricole fait référence à l'utilisation de la masse croissante de données informatiques récoltées par le biais de drones, satellites, ou capteurs placés sur les tracteurs. L'idée est de permettre aux agriculteurs de tirer le meilleur parti de ces informations sur la météo, les sols, ou l'état des cultures, par exemple en appliquant la juste dose d'engrais. Les sociétés les plus avancées dans ce domaine actuellement sont américaines, comme le fabricant de matériel agricole John Deere, ou la start-up The Climate Corporation, rachetée par le géant de l'agrochimie Monsanto.

Si cette agriculture dite de précision pourrait permettre d'augmenter nettement les rendements tout en respectant l'environnement, « il ne faut pas être naïf et veiller à pas abandonner ces éléments de compétitivité à quelques majors américaines », a affirmé Pierrick Givone, directeur général délégué à la recherche de l'Irstea (Institut de recherches en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture). Historiquement, « les satellites Lansat ont été lancés par les Américains pour être capables de prédire la production agricole de l'Urss » et d'anticiper l'attitude des Soviétiques dans certaines négociations, en fonction de leurs besoins d'importation de blé, a-t-il rappelé.

A l'insu de l'éleveur

Aujourd'hui, « on peut craindre que certains tracteurs construits dans d'autres pays n'envoient les données prises par leurs capteurs à l'insu de l'utilisateur », a fait valoir Jean-Yves Le Déaut, qui a été alerté sur le problème par les instituts de recherche Inra et Irstea, et par des syndicats agricoles.

Ces capteurs, vendus notamment par John Deere, permettent de suivre en temps réel le rendement d'une récolte en cours, la quantité de lait produite dans une salle de traite ou les besoins en engrais des champs. Dans les élevages laitiers équipés, « les données des robots repartent directement chez le fabricant à l'insu de l'éleveur (...) cela pose des questions », a souligné Jean-Louis Peyraud, de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra).

The Climate Corporation propose aux agriculteurs américains des logiciels pour suivre au jour le jour les paramètres clé de chaque champ (météo, humidité du sol, stade de développement de la culture). Mais à l'image d'un moteur de recherche sur internet, il récupère les données fournies par ses utilisateurs. Et s'en sert désormais pour leur proposer des assurances contre les aléas climatiques. 45 % des surfaces cultivées en maïs et en soja aux États-Unis utilisent désormais les services de l'entreprise. « Son rachat par Monsanto lui a confié un pouvoir impressionnant », explique Stéphane Grumbach, de l'Institut Rhône-Alpin des Systèmes complexes.

Pourtant, « il n'est pas trop tard », estime Stéphane Marcel, directeur général de Smag, entreprise montpelliéraine spécialisée dans l'agriculture de précision. « C'est parce que la profession agricole s'organisera pour sanctuariser la donnée que nous garderons notre souveraineté », affirme-t-il, prônant le « partage et la mise en commun de données » au niveau français ou européen. Même son de cloche du côté de l'Irstea ou des Chambres d'agriculture. Il faut « constituer une plateforme la plus ouverte possible, en veillant à ce que les agriculteurs soient au plus près de la gouvernance de ce système », propose Pierrick Givone. « Il y a encore des opportunités à saisir » mais « il faut une volonté politique », estime Hervé Pillaud, représentant de la Chambre d'agriculture de Vendée.


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