Quels écarts dans les normes en matière de produits phytosanitaires entre les deux blocs, qui ont échangé pour plus de 15 milliards d'euros de denrées agricoles en 2024 ?
L'AFP a comparé les règles européennes avec celles du Brésil, géant agricole représentant 80 % des échanges de l'UE avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay).
Fin novembre, le Brésil autorisait 330 substances actives. L'utilisation de 60 % d'entre elles n'était pas approuvée par l'UE, 37 % étaient approuvées et 3 % en cours d'examen, selon des données croisées entre l'agence de vigilance sanitaire brésilienne (Anvisa) et la Commission européenne. A l'inverse, sur les 421 substances actives approuvées par l'UE, 73 % ne l'étaient pas formellement au Brésil.
Ces chiffres doivent toutefois êtres nuancés. Les États membres peuvent autoriser temporairement l'usage national de substances non approuvées au niveau européen. En France, l'herbicide flufénacet, reconnu comme perturbateur endocrinien et retiré du marché européen en décembre, bénéficie ainsi d'un délai de grâce permettant de l'utiliser un an de plus.
Inversement, un pays peut interdire sur son sol une substance pourtant autorisée par Bruxelles s'il estime les risques environnementaux et sanitaires trop élevés. C'est le cas de l'acétamipride, néonicotinoïde actuellement interdit en France mais autorisé dans le reste de l'UE.
Résidus sur produits importés
Même si les produits importés du Mercosur doivent légalement respecter les normes de l'UE, les agriculteurs dénoncent un manque de contrôles aboutissant à une concurrence déloyale. Des opposants à l'accord UE-Mercosur dénoncent ainsi une tolérance sur des résidus de pesticides (en dessous d'un seuil jugé sans danger), y compris pour ceux interdits dans l'UE.
Sur ce volet, la Commission européenne a promis début janvier de bannir totalement l'importation des produits contenant des résidus de trois fongicides : le carbendazime, le bénomyl et le thiophanate-méthyl. Les deux premiers sont déjà interdits au Brésil, mais le thiophanate-méthyl, retiré du marché européen en 2021 car suspecté d'être dangereux pour la santé, figure parmi les substances toujours commercialisables au Brésil.
Certains États vont plus loin. La France a suspendu les importations de produits contenant des résidus de mancozèbe ou de glufosinate, en plus des trois fongicides visés par Bruxelles. Le mancozèbe, utilisé sur les avocats, mangues ou poivrons, est classé perturbateur endocrinien par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), et cancérogène suspecté et toxique pour la reproduction par l'Agence européenne des produits chimiques (Echa).
Le glufosinate, herbicide utilisé notamment sur les pommes de terre, est également présumé toxique pour la reproduction.
Interdites d'utilisation dans l'UE, ces substances figurent parmi les plus vendues au Brésil : le mancozèbe arrive au deuxième rang des ingrédients actifs les plus commercialisés, le glufosinate au sixième.
Interdits en Europe, exportés vers le Mercosur
Malgré leur interdiction dans l'UE, ces produits phytosanitaires continuent d'être produits par des industriels européens et exportés vers le Mercosur. En 2024, des groupes comme BASF, Corteva, Syngenta ou Bayer ont notifié l'exportation vers ces pays de 18 000 tonnes de produits phytosanitaires prohibés en Europe, selon des données obtenues par l'ONG suisse Public Eye et le média Unearthed de Greenpeace UK auprès de l'Echa et des autorités nationales.
Plus de 80 % de ces volumes étaient destinés au Brésil, deuxième marché mondial pour ces pesticides produits en Europe après les États-Unis. En tête figure la picoxystrobine, un fongicide utilisé sur les céréales et le soja, interdit dans l'UE depuis 2017 en raison de risques génotoxiques et environnementaux.
Le soja, dont le Brésil est le premier exportateur mondial, arrive en Europe sous forme de tourteaux (résidus fibreux du pressage de la graine) pour nourrir le bétail. En 2024-25, l'Europe a importé plus de 20 millions de tonnes de tourteaux de soja brésilien.
Concernant les substances visées par Bruxelles et Paris la semaine dernière, les entreprises européennes ont notifié l'exportation de 2 300 tonnes de glufosinate, 260 tonnes de thiophanate-méthyl et 250 tonnes de mancozèbe vers le Mercosur, selon ces chiffres publiés en septembre 2025.
Un commerce alors qualifié de « cynique et amoral » par plusieurs associations, dont Générations Futures, Foodwatch et le CCFD-Terre Solidaire, qui ont dénoncé une « politique du double standard » consistant à interdire certains produits en Europe tout en continuant à les exporter ailleurs.