; Exports en mer Noire, état des lieux et perspectives

Guerre en Ukraine Quel impact sur les exports russo-ukrainiens, aujourd’hui et demain ?

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Ports minés ou bombardés, navires bloqués : pas un grain de blé n'a pu quitter l'Ukraine par voie maritime depuis le 25 février dernier. Si les 7 Mt de blé restantes devront couvrir les besoins de la population nationale pour les prochains mois, les opérateurs ukrainiens s'activent pour tenter d'exporter par camion ou voie ferroviaire les 15 Mt de maïs disponibles.

Port, Odesa, mer NoireComme la quasi majorité des ports ukrainiens, celui d'Odessa, sur la mer Noire, est à l'arrêt. (©Pixabay)

Alors que la guerre en Ukraine fait rage depuis un mois, où en sont les exports de grandes cultures depuis la mer Noire ? Comment peuvent-ils évoluer d’ici la fin de la campagne ? Et quelles sont les perspectives à l’export au-delà du mois de juin ?

Pour répondre à toutes ces questions, Intercéréales a organisé le 23 mars une matinée dédiée à l’export, à laquelle elle a convié Jean-François Lepy, du Syndicat national du commerce extérieur de céréales (Synacomex).

Il a d’abord rappelé la forte dynamique agricole et exportatrice de l’Ukraine, qui a quintuplé en 20 ans sa production de grandes cultures et est passée de 5 à 60 Mt destinées à l’export.

Elle peut compter sur une logistique performante, après des investissements importants ces dernières années sur le portuaire, le transport et le stockage, et elle exporte vers trois grandes destinations : l’UE, l’Asie, et l'est de la Méditerranée, le Proche et le Moyen-Orient.

De son côté, la Russie peut exporter 41 Mt de grandes cultures par an, dont 30 à 35 Mt de blé essentiellement destinées à l’Iran, la Turquie et l’Égypte sur la campagne en cours.

« Aucun navire n’a pu entrer ou sortir d’Ukraine depuis le 25 février »

Est-il possible d’exporter depuis l’Ukraine ? Quasiment pas : les ports maritimes ukrainiens ont été minés ou entravés, voire bombardés. Le silo et les outils portuaires de la société Bunge, à Mykolaiv, ont notamment été détruits le 22 mars.

Tous les ports maritimes ukrainiens sont à l’arrêt depuis le 25 février, « aucun navire n’a pu entrer ou sortir, à date 18 navires sont bloqués et six sont chargés, toujours à quai », détaille Jean-François Lepy. Seul le port d’Izmail, sur les bords du Danube, peut encore opérer quelques exports.

À l’inverse, les grains continuent de circuler depuis la Russie, « malgré quelques difficultés ».

Quant au côté européen de la mer Noire, « la Roumanie fonctionne à plein régime et l’état bulgare essaie de contrôler les exportations, ce qui s’est pour l’instant traduit par des délais de chargement plus importants et des contrôles aux douanes plus sévères ».

« Pas de blé ukrainien sur cette fin de campagne »

Quels volumes de céréales l’Ukraine a-t-elle encore à exporter, et cela sera-t-il possible ? L’expert est catégorique : « Il n’y aura pas de blé ukrainien sur cette fin de campagne » (d’ici à fin juin, NDLR). Avec 18,2 Mt exportées fin février sur les 25,3 Mt prévues pour l’ensemble de la saison, le pays avait bien entamé sa campagne d’exportation de blé.

Les 7 Mt de blé restants font l’objet d’une interdiction à l’export au bénéfice de l’approvisionnement de la population ukrainienne : « ils devraient permettre de couvrir 12 à 18 mois de consommation intérieure ».

Le pays a encore 600 000 tonnes d’orge à exporter, 1 à 1,5 Mt d’oléagineux, et surtout 15 Mt de maïs.

« On pourra sortir au mieux 1,5 Mt de maïs d’ici à fin juin »

Pour répondre tant bien que mal à son besoin d’exporter du maïs, l’Ukraine organise des transferts de grain vers les pays voisins par voie ferroviaire, avec « des cadences conditionnées par des contraintes logistiques ».

L’écartement des voies ferrées n’est de fait pas le même qu’en UE, ce qui nécessite de transvaser le grain à la frontière ou d’opérer des changements d’essieu. 18 000 tonnes de grain peuvent ainsi être expédiées en Pologne, Hongrie, Slovaquie et Roumanie chaque jour, soit  7 % de la capacité maritime ordinaire ukrainienne.

Des expéditions ont aussi commencé par barges le long du Danube il y a une quinzaine de jours depuis le port d’Izmail, en direction de Constanta (Roumanie). En tout, Jean-François Lepy estime que l’on pourra « sortir au mieux 1,5 Mt d’ici à fin juin. On est bien loin des besoins de 15 Mt… ».

Côté russe, il estime que « 2 Mt de blé vont sortir sur l’ensemble du mois de mars » et que même si les sanctions internationales ont fortement perturbé les exports au début de la guerre, « les 6 à 8 Mt de blé russe restant à exporter le seront, via des chemins détournés : le marché va trouver des solutions ».

Ecoutez l'analyse de Jean-François Lepy :

« Une baisse de production d'au moins 22 à 40 % en Ukraine pour la récolte 2022 »

Entre le blé russe qui sort du pays et le blé ukrainien coincé intra muros, le monde risque-t-il une pénurie à court terme ? Le spécialiste est plutôt confiant : «  il reste du blé dans certains pays, le passage de l’ancienne à la nouvelle campagne devrait passer. Il y a par contre une question sur les maïs et les oléagineux ».

Alors que les semis d’orge de brasserie ont débuté, c’est pour lui surtout la récolte céréalière ukrainienne de 2022 qui risque de poser problème. Entre manque de disponibilité en main-d’œuvre, en semences et en carburant, elle apparaît mal engagée.

Le cabinet UkrAgroConsult estime que les surfaces implantées en maïs et en orge vont baisser de 30 % par rapport à l’an dernier et celles de tournesol de 50 %, quand l’ex-ministre ukrainien de l’agriculture envisageait il y a quelques jours une surface totale emblavée divisée par deux en cultures de printemps.

Les rendements sont annoncés en baisse de 20 % à cause de la baisse des disponibilités en engrais et produits de protection des plantes. Résultat : « à date, il faut s’attendre à une baisse de production en grandes cultures allant de 25 à 40 %, ce qui représente 17 à 35 Mt… Voire plus ».

« Il faudra des mois pour que la logistique se remette en marche »

Au-delà de la prochaine récolte, la guerre aura des conséquences sur la logistique et les marchés, encore très difficiles à quantifier.

Par exemple, que vont devenir les infrastructures logistiques ? Y aura-t-il des nationalisations ? Quand pourra-t-on envisager un retour aux affaires des opérateurs ukrainiens ?

« Ce qui est sûr, c’est qu’il faudra des mois pour que la logistique ukrainienne à l’export maritime se remette en marche, juge Jean-François Lepy. Il ne faudra pas compter sur les ports maritimes ukrainiens pendant une bonne partie de la campagne 2022/23 ».

Ecoutez l'analyse de Jean-François Lepy :

À plus long terme, il explique que « certaines zones ne pourront pas se passer des céréales russo-ukrainiennes : l’Égypte, la Turquie, l’Iran, la Tunisie, la Libye… » et il évoque les menaces qui pèsent sur la sécurité alimentaire.

Il anticipe aussi des pénuries sur les campagnes 2022/23 et 2023/24, catalysées par « la crise des engrais qui se profile » et par le réchauffement climatique.

Face à ces perspectives, Synacomex préconise de mettre en place une stratégie alimentaire à l’échelle de la planète ou au moins de l’Europe. Pour cela, il faudra « continuer à produire malgré le contexte », mais aussi « conserver un marché le plus fluide possible » : lutter contre les quotas, les taxes et les bans à l’exportation, assouplir les cahiers des charges à l’import.

Le syndicat incite aussi à accompagner les pays importateurs vers l’accès à la sécurité alimentaire, via une aide à la sécurisation des flux du commerce et une autre au développement agricole.

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