; Guerre en Ukraine et souveraineté alimentaire, l'agriculture stratégique

Guerre en Ukraine L’agriculture, enfin reconnue comme arme stratégique pour l'UE ?

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En bouleversant les échanges agricoles et alimentaires mondiaux, la guerre en Ukraine a fait bouger les lignes et redonné à l’agriculture une importance stratégique. Existe-t-il pour autant un consensus autour du sens, et des moyens de la souveraineté alimentaire ?

La guerre en Ukraine a remis en avant le rôle stratégique de l'agriculture.La guerre en Ukraine a remis en avant le rôle stratégique de l'agriculture. (©Pixabay)

La guerre en Ukraine a remis la question de la souveraineté alimentaire sur le devant de la scène, jusqu’à interroger les objectifs de la stratégie européenne Farm to fork, « un rêve quasiment inaccessible il y a quelques mois », a rappelé Eric Thirouin, président de l’AGPB, en introduction d’une table-ronde sur le bouleversement des échanges agricoles, au congrès des céréaliers.

Le conflit déclenché par la Russie menace en effet un certain nombre de pays importateurs de blé. En Afrique du Nord, 10 Mt de blé sont importées chaque année pour 90 millions d’habitants, explique Yann Lebeau, chef de mission Afrique chez Intercéréales. La Tunisie est dépendante à 80 % de la zone Russie Ukraine, le Maroc à 30 %. Les 23 pays d’Afrique subsaharienne importent 13 Mt, avec une dépendance à la Russie et à l’Ukraine allant de 15 à 60 % selon les pays.

Un secteur agricole qui n’a jamais été aussi stratégique

« On redécouvre aujourd’hui l’existence de besoins dans le monde », alors qu’ils ont seulement été intensifiés par la guerre et la crise sanitaire, explique Sébastien Abis, directeur du Club Déméter. Ainsi, « on n’a jamais autant parlé de blé et d’agriculture que ces dernières semaines », ajoute-t-il, alors que le secteur agricole n’a jamais été aussi stratégique.

Le seul pays qui peut mettre des volumes sur le marché à court ou moyen terme, c’est la Russie

« Sur les cinq dernières années, quatre sous-régions font 15 % des importations de blé chacune : l’Asie du Sud-Est, l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, et l’Afrique subsaharienne », et dans cette dernière partie du globe, la consommation peut encore augmenter, avec une population qui croit à un rythme inédit dans l’histoire, poursuit Sébastien Abis. Et si l’on bat chaque année le record de production au niveau mondial, la consommation augmente également tous les ans. « Les équilibres sont extrêmement étroits, et tout le problème, c’est que le seul pays qui peut mettre des volumes sur le marché à court ou moyen terme, c’est la Russie. Et le Kremlin le sait », souligne-t-il.  

Se mettre d’accord sur le sens de la souveraineté alimentaire

Qui va faire main basse définitivement sur l’Ukraine ? La Russie va-t-elle fermer la mer Noire pour en faire un lac russe ? Il ne faut pas perdre de vue que ce qui se négocie en Turquie, ce ne sont pas que les corridors céréaliers, mais d’autres enjeux comme l’intervention en Irak, explique Sébastien Abis. « Et si l’Ukraine devient membre de l’Union européenne, cela augmente le potentiel agricole et exportateur de l’UE, mais encore fait-il avoir cette ambition », poursuit le directeur du Club Déméter.

Or, à Bruxelles, « le fait que l’agriculture soit une arme stratégique et de la responsabilité de l’Union européenne dans le monde reste contesté par une partie des politiques et des ONG », tempère Yves Madre, président de Farm Europe. Si le Conseil et le Parlement seraient plutôt favorables à une révision de la stratégie Farm to Fork, la Commission européenne reste fracturée sur le sujet, ajoute-t-il.

Si la France a été la première à évoquer les enjeux agricoles et agroalimentaires après le déclenchement de la guerre en Ukraine, « il reste difficile de construire le multilatéralisme aujourd’hui », constate Sébastien Abis, ce qui n’était pas le cas lors des crises de 2007-2008, alors que la terre comptait un milliard d’habitants en moins.

Par ailleurs, la sécurité alimentaire ne prend pas le même sens dans toutes les régions du monde. « Pour les Etats-Unis, cela signifie produire plus chez eux et des échanges ouverts. Pour les Chinois, c’est racheter des ressources pour produire. Et pour Poutine, c’est peut-être voler le blé ukrainien », fait remarquer Ralph Ichter, président d’Euroconsultants.  

« Quand on peut produire et avoir des surplus mobilisables à l’export, ces surplus ont une responsabilité diplomatique, c’est un outil de paix. L’alimentation est un facteur qui fait baisser la température géopolitique », ajoute-t-il. « Je pense que nous devons cultiver cette valeur là en France, et je ne suis pas certain que l’on reste 500 millions d’habitants en Europe dans 30 ans. La Méditerranée se traverse facilement… », rappelle ainsi le président du Club Déméter.


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