Relance d'une filière Le sainfoin, un champ de possibles dans l’Aube

Terre-net Média

En 2008, la coopérative de déshydratation d’Arcis-sur-Aube, dans le département de l’Aube en Champagne-Ardenne, connaît des difficultés économiques liées notamment à la volatilité des prix des céréales et de la luzerne. Les administrateurs cherchent alors une production pour diversifier ses activités. C’est ainsi que le sainfoin, légumineuse fourragère historiquement adaptée à ce territoire, est remis au goût du jour. Aujourd’hui, toute une filière émerge grâce à une structuration innovante : une coopérative agro-écologique, Sainfolia, et sa structure avale, Multifolia.

Récolte de sainfoin.L’objectif est fixé à 1 000 ha de sainfoin en 2020 en Champagne crayeuse. (©Sainfolia)

À l’origine, la coopérative de déshydratation d’Arcis-sur-Aube déshydratait de la luzerne d’avril à octobre et de la betterave d’octobre à janvier. Environ 550 agriculteurs y adhéraient. En 2008, lorsqu’elle connaît des problèmes économiques dus notamment à la volatilité des prix (blé, luzerne…), la coopérative cherche à se diversifier.

Sous l’impulsion de quelques administrateurs leaders comme Pascale Gombault, ancienne cadre dans l’agro-industrie et nouvellement installée agricultrice et pépiniériste, les administrateurs pensent au sainfoin, culture traditionnelle de la Champagne crayeuse. De nombreux chercheurs travaillent sur cette plante à l’international, comme dans le projet HealthyHay en Europe qui deviendra le projet LegumePlus. Le but est d’étudier le sainfoin, riche en tannins condensés (jusqu’à 6 %) comme possible réponse au parasitisme des animaux. Les administrateurs de la coopérative découvrent trois bénéfices majeurs du sainfoin : réduction de la pression parasitaire, des rejets de méthane et amélioration de l’efficacité alimentaire et de l’état général des animaux. 

Le renouveau du sainfoin dans la région

Le sainfoin adapté à la Champagne crayeuse
La Champagne crayeuse est une petite région située dans l’Aube et la Marne. Cette plaine se caractérise par un sol argilo-limoneux sur un substrat crayeux. Le sainfoin, légumineuse fourragère, y a été introduit au XVIe siècle d’Asie mineure. Il s’est adapté aux plateaux de ce territoire, car il n’aime que les sols calcaires, si possible infertiles et bien drainés. Cette plante est peu gourmande en engrais, fixe les nitrates, résiste à la sécheresse, est capable de capter l’azote de l’air, est hautement mellifère, et source de protéines non OGM, riche en oméga3, réduit les émissions de méthane et protège le sol contre l’érosion. 

Historiquement, cette plante était destinée à fournir du foin aux chevaux. En 1950, elle commence à disparaître des assolements, car elle possède une mauvaise productivité face aux autres productions et n’apporte aucune réponse à l’intensification, notamment aux engrais. Elle est supplantée par les céréales, la betterave sucrière, la luzerne, la pomme de terre... Des industries commencent à se développer : sucrerie, déshydratation, industrie cosmétique, amidonnerie… En 2008, suite à ses recherches, Pascale Gombault explique à Michaël Routier, zootechnicien de la firme-services MG2Mix les avantages du sainfoin et le convainc de faire partie du projet. Ils se rapprochent d’Hervé Hoste, scientifique à l’Inra de Toulouse qui effectue déjà des recherches sur le sujet. En 2008, les premiers hectares de sainfoin porte-graines sont semés.

L’innovation : le sainfoin déshydraté en granulés et la création de Multifolia

En 2011, s’ensuit la création de Multifolia. Son objet est de développer une filière sainfoin, depuis la production jusqu’à la commercialisation de bouchons déshydratés. La forme granulés préserve les propriétés de la plante, tout en facilitant le stockage, la conservation et le transport. Le groupe de producteurs organise la production de semences, la culture et la déshydratation. Leur slogan : « le sainfoin, un champ de possibles ». 

Pour reconstituer totalement la filière, de la semence à l’éleveur, Multifolia crée des  partenariats avec l’ensemble des maillons de la chaîne. Le semencier Jouffray-Drillaud est l'un des premiers. Multifolia se rapproche aussi du service technique de la Fnams (Fédération nationale des agriculteurs multiplicateurs de semences) de la région Nord-Est pour accompagner les agriculteurs multiplicateurs.

Un projet multipartenarial

La Chambre d’agriculture de l’Aube et les groupes de développement agricoles, GDA de Champagne Crayeuse Auboise et Geda Champenois s’associent également au projet, face à l’opportunité de trouver une nouvelle tête d’assolement, source de durabilité économique, sociétale et environnementale. La coopérative de déshydratation APM Déshy et quatre fabricants d’aliments pour animaux, le Père François, Terdici Nutrition, Arrivé-Bellanné et Terrya prennent également part à l’aventure.

LegumePlus, faisant suite au projet Healthy Hay, a commencé en 2012 (pour 4 ans) avec comme objectif d’étudier comment les légumineuses fourragères, notamment le sainfoin et le lotier, peuvent améliorer l’utilisation des protéines par les ruminants. Le projet analyse aussi l’utilisation de l’azote, les émissions de méthane et l’impact des légumineuses sur la qualité des produits finis (lait, fromage et viande). Plus d’infos : legumeplus.eu

Sous l’égide d’Hervé Hoste, l’Inra continue ses recherches sur le sainfoin en tant que « nutricament », c’est-à-dire comme plante fourragère bénéfique pour les animaux à la fois en raison de ses propriétés nutritives mais aussi pour ses effets favorables sur le bien-être et la santé des ruminants. De 2014 à 2017, Élodie Gaudin, ingénieure agricole, mène une thèse Cifre en partenariat avec MG2Mix, Multifolia et l’Inra, pour caractériser la plante présentée sous forme de granulés puis en définir les conditions d’utilisation et d’acceptation par les petits ruminants.

Concernant les financements, la filière est soutenue depuis 2011 par FranceAgriMer et le Conseil régional de Champagne-Ardenne. L’incubateur régional ID Champagne-Ardenne accompagne le développement de la société.

Des actions de communication

Afin de mobiliser les agriculteurs sur le territoire, Multifolia organise des journées de visites comme en juin 2015 avec la visite des établissements Jouffray-Drillaud et Arrivé-Bellanné. Elle participe aussi à des salons professionnels comme le Sommet de l’élevage, le Space, ou le Salon de l’agriculture. Des journées de communication grand public sont aussi organisées comme la première des journées de Courson à Chantilly, avec l’association de pépiniéristes, Plantes & Cultures.

Le projet a eu de nombreuses récompenses : l’Inel d’Or sociétal en 2011 qui récompense les innovations en élevage, les Trophées de l’agriculture durable de Champagne-Ardenne, le concours de l’innovation et le prix de l’environnement et du développement durable en 2012, le prix des femmes pour le développement durable Groupe Mondandon Yves Rocher en 2014.

Multifolia est par ailleurs labellisé par le Pôle de compétitivité Agro Ressources Champagne Picardie depuis février 2014.

La création d’une coopérative : Sainfolia

La création d'une coopérative, Sainfolia, par huit agriculteurs désireux de voir l’agro-écologie comme une opportunité plutôt qu’une contrainte, ancre encore plus le sainfoin sur le territoire aubois. Elle a en charge de produire les graines de sainfoin et du fourrage déshydraté. La coopérative conduit aussi le développement d’une ferme apicole de 400 ruches. En 2015, le lancement de cette activité s’est accompagné de la création d’un emploi, avec l’embauche d’un apiculteur professionnel. Sainfolia développe également des partenariats avec des acteurs de la biodiversité à travers le programme Agrifaune : la Fédération de la chasse de l’Aube, l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, la Chambre d’agriculture de l’Aube, ceci afin d’étudier les auxiliaires de culture, les pollinisateurs, la faune de plaine (du passereau au chevreuil).

Sainfolia est actionnaire de Multifolia et une relation contractuelle exclusive unit les deux sociétés.

Objectif 2020 : 1 000 ha de sainfoin

SainfoinUn dossier GIEE est en cours de labellisation. (©Sainfolia)

En 2008, 2,5 ha de sainfoin sont semés. En 2010, ce sont 65 ha et des essais zootechniques dans plus de 30 élevages. En 2016, ce sont plus de 500 ha cultivés avec des essais dans des élevages bovins, caprins, ovins, cunicoles et équins. Une cinquantaine d’agriculteurs est sous contrat avec Multifolia. 450 éleveurs sont utilisateurs des granulés. Multifolia et Sainfolia comptent plus de 15 partenaires institutionnels et industriels. Elles construisent, en partenariat avec d’autres régions, une filière nationale, puisque Multifolia gère des productions de sainfoin bio en partenariat avec les entités Coopérative de Baigneux (Côte-d’Or) et Grasasa (Dordogne).

Afin de rationnaliser la filière, Multifolia se concentre désormais sur la R&D et la commercialisation des granulés. Sainfolia, de son côté, s’occupe de l’amont : production, études agronomiques et de biodiversité, semences ainsi que de la ferme apicole. Sainfolia porte aussi un dossier GIEE en cours de labellisation. Cette nouvelle organisation offre des perspectives de développement. L’objectif est d'ailleurs fixé à 1 000 ha de sainfoin en 2020 !

Plus d’infos sur www.trame.org 
Rédaction : Elsa Ebrard
© Tous droits de reproduction réservés - Contactez Terre-net
Tags

A lire également

Chargement des commentaires


Contenu pour vous