Transition agro-écologique
Crédits carbone : les start-ups se heurtent à la frilosité des agriculteurs

Champ de luzerne en Maine-et-Loire. L’agriculteur est récompensé pour ses efforts (ajout de légumineuses dans sa rotation, implantation de couverts) par une entreprise désireuse de compenser ses émissions de carbone. Un système qui peine encore à convaincre.  (©Antoine Humeau)
Champ de luzerne en Maine-et-Loire. L’agriculteur est récompensé pour ses efforts (ajout de légumineuses dans sa rotation, implantation de couverts) par une entreprise désireuse de compenser ses émissions de carbone. Un système qui peine encore à convaincre.  (©Antoine Humeau)

L’ancien ministre de l’agriculture Julien Denormandie estimait en février dernier que le marché de la compensation volontaire de carbone pourrait être « multiplié par 15 d’ici 2030 ». Le potentiel est important, mais au moment où il s’exprimait, il n’y avait encore que 1 000 agriculteurs engagés dans une telle démarche, et une soixantaine de financeurs.

« Les agriculteurs voient dans le crédit carbone quelque chose de nouveau, qui peut donc  faire peur, il y a un relatif scepticisme, observe Thibaut Savoye, patron de la start-up Carbone farmers. Ils voient cela aussi comme une contrainte, des contrôles en plus, et parfois l’écologie est perçue comme un gros mot ».

« L’équivalent d’un treizième mois »

Le principe du crédit carbone est le suivant : l’agriculteur s’engage à améliorer ses pratiques, et obtient pour cela une rémunération complémentaire qui provient d’entreprises qui entendent compenser leurs émissions. « Financement, plutôt que rémunération », corrige Étienne Variot, patron de Rize, start-up de 20 personnes qui se donne pour ambition « d’accompagner les agriculteurs dans leur transition écologique ». Cela consiste à mettre en place des couverts intermédiaires, allonger ses rotations, insérer des légumineuses, modifier la fertilisation etc. pour avoir un sol plus résilient, avec des propriétés agronomiques supérieures. C’est un processus long et la transition doit être mesurée. C’est là qu’interviennent ces start-ups, Rize, My easy carbon ou Soil capital par exemple. Il faut aussi mettre en marché ces économies de carbone de façon à générer un financement.

« Les crédits carbone, ce n’est ni un eldorado, ni un miroir aux alouettes », estime Étienne Variot. C’est un outil de financement de la transition. Actuellement, il est rémunéré autour de 30 à 35 euros la tonne. Cela peut représenter plusieurs milliers d’euros sur une année pour une exploitation de 200 à 300 hectares.

« On estime qu’un agriculteur va stocker trois tonnes d’équivalent CO2 par hectare et par an, cela peut représenter une somme d’environ 90 euros par hectare par an », évalue Clément Legrand, ingénieur des sols vivants chez Gaïago, une start-up de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) qui accompagne quelque 300 agriculteurs.

« 100 ou 150 € la tonne d’ici 5 ans », selon Thibault Savoye de Carbone Farmers

« Cela fait un treizième mois » synthétise Thomas Martal, cofondateur de Stock CO2. Mais 30 euros la tonne, ce n’est pas suffisant pour séduire les agriculteurs. « On peut s’attendre à ce que cela grimpe dans les mois et années à venir », veut croire Étienne Varlot. Thibaut Savoye table sur un montant à « 100 ou 150 € la tonne d’ici 5 ans ».

Primes filières

Pour mieux récompenser les efforts des agriculteurs, les start-ups comptent sur la mise en place d’un système de "primes filières" pour les productions bas carbone. Elles compléteraient ainsi les crédits carbone, qui « ne peuvent être qu’un financement partiel de la transition agroécologique », juge Thibaut Savoye. Dans les Hauts-de-France, Carbon farmers est en train de monter un tel dispositif avec quelques acteurs agro-industriels de la région (Bonduelle, McCain, Terreos…).

« Il y a tout un modèle économique à construire avec les collectivités et les filières pour financer les pratiques vertueuses », poursuit Étienne Varlot. Rize, qu’il dirige, travaille avec des partenaires bien implantés tels que la coopérative Agora dans l’Oise, la chambre d’agriculture de la Marne, l’association Terre et cité ou encore le négociant Agri alternative. Ce modèle économique à construire permettrait notamment de rémunérer les agriculteurs qui ont déjà fait leur transition écologique. Car le crédit carbone ne récompense que les progrès effectués, or plus on est vertueux, plus la marche est difficile à atteindre.

Thomas Martal espère que, dans 10 ans, on ne parlera plus de crédits carbone mais de « bénéfices environnementaux ». Le patron de Rize applaudit des deux mains : « Au-delà du stockage du carbone, les agriculteurs devraient être récompensés pour l’ensemble des services écosystémiques rendus : qualité des eaux, qualité de l’air, biodiversité, etc. » Sujet toutefois très sensible : un malus devrait-il alors être appliqué à ceux qui contribuent à la dégradation des milieux ? Faudrait-il aussi prendre en compte les émissions des exploitations ?

Craintes de greenwashing côté financeurs

En attendant, toutes ces jeunes pousses déploient moult arguments pour convaincre les agriculteurs de s’engager dans le mouvement : « Il ne faut pas s’arrêter que sur la rentabilité de son projet carbone sinon on rate l’essentiel, soutient le président de FarmLeap Anaël Bibard. Il faut voir les co-bénéfices comme les points de matière organique ou l’attractivité de la ferme pour recruter ou pour faire de la vente directe. »

S’il y a « plus d’entreprises qui veulent s’y mettre que d’agriculteurs » comme le constate Thomas Martal, il y a aussi des freins côté financeurs. Parmi eux, beaucoup craignent par exemple les retours de bâtons sous forme de procès en greenwashing.

Plusieurs ONG comme Greenpeace, France nature environnement ou la Fondation pour la nature et l’homme critiquent le label bas carbone mis en place par le ministère de la transition écologique en 2019, regrettant que les agriculteurs ne soient pas contraints de réduire leurs propres émissions ni de changer radicalement de modèle agricole.

Pour rassurer, « le contrat doit être simple pour l’agriculteur et solide pour l’entreprise », propose Chuck de Liedekerke, patron de Soil capital. « C’est un marché où il y a besoin de confiance et de transparence, et des acteurs comme les nôtres peuvent mener cet enjeu », abonde Étienne Varlot. Une dizaine de start-ups, convaincues qu’elles ont une place à rendre, se sont réunies au sein d'une association, Climate agriculture alliance. Elle propose notamment « le renforcement de la confiance dans le marché carbone agricole pour éviter le double compte des réductions d’émissions et capture carbone d’agriculteurs participant à plusieurs programmes de rémunération ».

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