Témoignage et conseils terrain Bis repetita... Les semis d'automne laissent encore un goût amer

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Une fois tous les dix ans qu’ils disaient ! Statistiquement, oui... Et pourtant le mois de novembre ne laisse à nouveau présager rien de bon quant au déroulement des chantiers de semis encore en suspens. Franck Dochier, agriculteur dans la Drôme se laisse jusqu'au 1er décembre avant de revoir son assolement. De leur côté, les ingénieurs d'Arvalis conseillent sur les précautions à prendre lors de semis tardifs. Etat des lieux et perspectives.

Parcelle inondée par l'orage.Une parcelle de blé en train de lever après que la rivière a débordé suite à l'orage. « Il a fallu nettoyer et ressemer deux tiers de la surface. » (©Franck Dochier)

Franck Dochier cultive blé, maïs, tournesol, colza, soja et noyers sur un parcellaire de 120 ha à Crépol dans la Drôme. « Cette année, je récolte le maïs assez tardivement par rapport à la pratique habituelle, et malgré tout à 34 % d’humidité. Normalement, derrière cette culture, je fais du tournesol, du soja ou un deuxième maïs, je ne mets donc pas de blé. Mais cette année, la météo en a décidé autrement. Suite à l’orage du 23 octobre, j’ai aujourd’hui 3,3 ha qui ont été inondés. L’assolement a déjà dû être revu. Les surfaces inondées, récoltées précocement pour nettoyage, prévues en soja, vont être semées en blé pour installer un engrais vert l’été prochain et ainsi restructurer le sol. Pour compenser, sur 4,4 autres hectares, j’ai décidé de mettre du soja à la place du blé. J’ai aussi 7,3 ha, derrière un soja récolté au 31 octobre, pour lesquels c’est encore l’inconnu. Les parcelles se composent de 36 % d’argile et peinent à ressuyer.

L’idéal, au niveau organisation du travail, serait de récolter le maïs, puis les noix, pour ensuite semer le blé. Impossible cette année. Suite au retard de végétation, les récoltes ont facilement trois semaines de décalage et les conditions automnales humides n’arrangent rien. J’ai récolté les noix dans des conditions catastrophiques. Le chantier de maïs n’avance pas. Seulement 7 ha sur les 23 ha sont faits. Le soja n’a pas eu de meilleures conditions. J’ai creusé des ornières qui se sont remplies d’eau et ne se vident pas. En un passage, le travail sur la structure du sol échafaudé tout au long de la campagne a été ruiné.

J’ai prévu de semer 28 ha de blé tendre. Il en reste une dizaine à faire. Ça me parait compromis. Je me laisse jusqu’au 1er décembre pour passer. Sinon, j’opterai pour du tournesol ou du sorgho. Le maïs ne fait pas partie des options parce que trop sensible à l’état de la structure.

Depuis le début de l’année, nous avons cumulé 1.093 mm de précipitations, dont 338 sur octobre et novembre. Entre 2001 et 2010, la moyenne sur octobre et novembre se situe à 197 mm... Hier, j'ai comptabilisé 24 mm de pluie et aujourd'hui, je mesure 10 à 15 cm de neige très lourde, mettant en péril les maïs non récoltés et chargeant et cassant les branches de noyers encore feuillues. L'année 2013 veut faire parler d'elle jusqu'à la fin ! La météo perturbe ma rotation, m’empêche de raisonner d’un point de vue agronomique et surtout dégrade la structure de mes sols que j'essaie de préserver année après année. »

Relevé pluviométrique à CrépolFranck Dochier fait ses propres relevés de précipitations. Le cumul de pluies sur le mois d'octobre 2013 est bien supérieur à la moyenne des deux dernières décennies. (©Franck Dochier)

Retard généralisé des semis d'automne

En Rhône-Alpes, « le nombre important d’épisodes pluvieux depuis plusieurs semaines ne facilite pas l’accès aux parcelles et retarde les chantiers de semis de céréales d’hiver », témoigne Michel Mangin d’Arvalis-Institut du végétal. Si la majorité des postes météo de sa région a reçu de 150 à 200 mm en six semaines, les postes situés au milieu du relief ont pu cumuler 300 mm de pluie. 

Sondage en ligne sur Terre-net du 05/11 au 19/11Sondage en ligne sur Terre-net du
05/11 au 19/11. (©Terre-net Média)

Pour Matthieu Killmayer, ingénieur Arvalis sur la région Bourgogne et Franche-Comté, ce début de campagne apparaît comme l’un des plus pluvieux des dix dernières années. « Toutes les cultures de céréales n’ont pas encore pu être semées, soit parce qu’il est impossible d’intervenir dans la parcelle, soit parce que le précèdent n’est pas récolté. C’est par exemple le cas du maïs en Bresse. »

En nord-Aquitaine, les semis sont stoppés par les pluviométries importantes depuis le 1er novembre. Au 15 novembre, l'avancée des semis est de 80 % dans les secteurs à dominante cultures d’hiver, de 40-50 % dans les secteurs avec des rotations tournesol et de 0-20 % pour des précédents maïs. Dans ce dernier cas, l’implantation des céréales semble plus que compromise.

Les ingénieurs régionaux de Midi-Pyrénées et de l’Ouest Audois estiment, eux, qu’au 5 novembre, il restait encore 20 %, voire 50 % dans certains secteurs, de surfaces en céréales à semer.

Des capacités de compensation plus fortes en blé tendre

Michel Mangin se veut rassurant. « La période de semis optimale est dépassée mais, à mi-novembre, il n’est pas trop tard pour semer du blé, et ce pour l’ensemble des variétés prévues, même si la logique pousse à privilégier les variétés les plus alternatives et/ou précoces. » En effet, les sols ne sont pas encore froids et peuvent tamponner les premières gelées. Les céréales à paille sont, de plus, moins sensibles que d’autres cultures aux conditions froides à l’implantation, et peuvent mettre plusieurs semaines à lever sans trop de dommages. Et le blé tendre a des capacités de compensation plus importantes qui lui permettront de rattraper, en partie, des pertes de pieds, suite à des expositions au gel avant tallage.

Matthieu Killmayer précise cependant qu’en orge d’hiver, semer après le 25 octobre s’avère très risqué. « La période optimale de semis est largement dépassée. L’espèce ne possède pas la souplesse physiologique du blé. » Les essais « date de semis » en orge d’hiver montrent d'ailleurs qu’à partir du 25 octobre, les pertes de rendement peuvent aller de 30 à 60 % en cas de gel avant le stade 3 feuilles.

densité revue à la hausse

Selon Michel Mangin, « la réalisation d’un lit de semences correct reste la condition sine qua non pour envisager un semis, quitte à changer de parcelle pour travailler sur une parcelle fraîchement labourée ». La densité sera adaptée à la tardiveté du semis pour compenser les pertes de pieds hivernales : « de 300 grains/m² en sols favorables à 400 grains/m² en sols caillouteux ou humides ». 

Densités de semis recommandées.Densités de semis recommandées. (©Arvalis)

Les graines seront positionnées à 3 cm de profondeur maxi, pour ne pas allonger encore la période de levée.

CHOISIR UNE VARIÉTÉ ADAPTÉE

Sur des dates de semis de novembre à décembre, toutes les variétés de blé tendre peuvent encore réaliser un cycle complet. Certaines règles sont cependant à prendre en compte pour choisir la variété qui supportera le mieux un semis tardifLe blé va être exposé à deux risques climatiques : le gel à des stades précoces, sachant que la période de plus grande sensibilité du blé se situe entre la levée et le stade 2 feuilles, et le décalage de la date d’épiaison vers des périodes tardives donc plus chaudes. 

« Pour réduire le risque, il est judicieux de privilégier des variétés qui ont une assez bonne résistance au froid et de type mi-hiver. Apache, Arezzo, Euclide, Goncourt, Graindor possèdent ces caractéristiques. En effet, avec un semis au 15 novembre, le début tallage sera atteint en moyenne fin février, ce qui correspond au stade optimal de résistance au froid des blés, alors qu’ils peuvent être exposés à des températures basses en janvier. »

Matthieu Killmayer précise que « quant à la date d'épiaison, il faut s’orienter sur des variétés précoces à très précoces ». Enfin, les alternativités seront d’autant plus fortes que le semis est tardif. Apache pourra être semé jusqu’à fin février, après, mieux vaut laisser la place à des variétés alternatives ou de printemps.


Choix de variété selon date de semisChoisir sa variété selon la date de semis. (©Arvalis)

Et si les conditions ne sont toujours pas favorables ?

Des semis sont encore possibles sur la fin novembre, toujours pour répondre à l’objectif d’un lit de semences correct. Dans ce cas, « préférer les blés durs et la majorité des blés améliorants qui sont des blés de printemps et supporteront mieux des semis tardifs, notamment au sud de Rhône-Alpes ».

Démarrage rapide pour les semis précoces

Beaucoup ont anticipé et semé bien plus tôt que la date optimale. A tort ou à raison, personne ne peut encore se prononcer. En Poitou-Charentes, par exemple, la conséquence est une campagne 2013/2014 qui démarre vite pour les céréales d’hiver. « Favorisées par les températures douces et l’humidité, les cultures, semées tôt, se développent rapidement et présentent déjà une avance assez conséquente. Les ingénieurs régionaux d’Arvalis constatent ainsi, « à date de semis équivalente, entre une demie et 1 feuille d’avance par rapport aux dernières campagnes ».

Pour illustrer cette avance, le tableau ci-dessous indique le cumul de températures base 0°C relevé sur les principaux postes météorologiques de la région et la fourchette de stades observées à date identique dans le cadre du réseau Bsv.

Stades des blés en Poitou-Charente.Tableau 1 : Sommes de températures du 15/10 au 3/11 sur les principaux postes météorologiques de Poitou-Charentes et stades observés dans le réseau Bsv entre le 3 et 5 novembre. (©Arvalis)

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