Stratégies d'exploitation Le changement climatique va impacter l’agriculture bretonne

Terre-net Média

L’agriculture est une activité importante pour la Bretagne qui dispose là d’un outil puissant, mais qui est dans une situation de crise. Le changement climatique est synonyme de nouvelles données à prendre en compte pour faire face aux variations de la météo, mais aussi des politiques publiques. Les pistes pour y parvenir : réutiliser le sol et considérer l’écosystème comme un allié, diversifier les productions pour mieux valoriser les ressources locales et les liens avec le territoire.

Semis de maïs en Bretagne.Comme toutes les régions françaises, la Bretagne va devoir s'adapter aux évolutions du climat. (©Terre net Média)

À la question « Quels effets a le changement climatique sur l’agriculture bretonne ? », il n’y a pas de réponse unique. En revanche, les agriculteurs ont déjà mis au point certaines stratégies d’adaptation bien concrètes. De 2008 à 2011, dans le cadre du projet Climaster, Trame et l’Inra ont notamment proposé de croiser les regards de chercheurs étudiant le changement climatique dans le Grand Ouest et ses effets, et celui d’agriculteurs le voyant venir avec plus ou moins d’inquiétude. La méthode employée a été d’identifier les opportunités et menaces, les atouts et contraintes, puis de se projeter dans l’avenir pour imaginer des scénarios et envisager les évolutions à mettre en œuvre.

En Bretagne, les productions sont variées mais l’élevage domine (lait, porcs, volailles). Par conséquent les productions de fourrages et d’aliments sont cruciales. Par ailleurs, les systèmes de production sont très dépendants des outils industriels. Cependant, ces dernières années ont vu s'élever la concurrence avec d’autres régions européennes, et se développer la production de cultures au détriment de l’élevage. La production de céréales est ressentie comme moins risquée et moins contraignante que celle de lait. On constate aussi une évolution des modes de production : agriculture de conservation, agriculture biologique, circuits courts, diversification. Enfin, la tendance à l’agrandissement s’accentue, comme les installations en formes sociétaires. 

Dans ce contexte, les agriculteurs ont identifié les atouts majeurs de leur région : des sols hétérogènes, avec une réserve utile pas trop dégradée, un climat tempéré, une bonne couverture hivernale des sols (avec le développement des Cipan), une bonne capacité d’adaptation à moyen terme, et une offre de formations et des groupes de développement pour innover (Geda, Ceta, Civam, Cuma).

Des contraintes avec lesquelles composer

Ces mêmes agriculteurs voient aussi les contraintes avec lesquelles ils doivent composer : un système hydrographique avec peu de réserves en eau, des sols hétérogènes, des systèmes laitiers très sensibles aux stocks fourragers, une forte dépendance à l’importation d’aliments (soja), des tensions foncières, des calendriers d’intervention imposés (réglementation et Pac), une faible capacité d’adaptation des filières d’élevage (dépendance à une industrie forte et très outillée, latence d’évolution des troupeaux), des externalités négatives vivement pointées du doigt (pollutions, nuisances, mauvaise image), et un nombre réduit de lieux de débats entre agriculteurs et riverains.

L’Inra de Rennes a coordonné des études visant à évaluer les effets du changement climatique sur l’activité agricole. Dans les grandes lignes, s'agissant des changements en eux-mêmes, on peut citer la hausse des températures moyennes et la dégradation du bilan hydrique, mais surtout la variabilité d’une année sur l’autre. Quant à leurs effets, l’augmentation de la température raccourcit la durée du cycle des cultures, favorise l’esquive des stress hydriques et thermiques de fin de cycle, réduit la durée des phases sensibles (remplissage des grains par exemple). Mais également : la réduction du gel automnal qui limite la destruction naturelle des couverts et augmente certains risques phytosanitaires (limaces, insectes et maladies), l’augmentation du potentiel de production de biomasse en hiver, un risque accru de gel en fin d’hiver qui pénaliserait les semis précoces de printemps, la concentration des cycles végétatifs sur des périodes plus courtes, des pratiques de pâturage modifiées (selon la pousse de l’herbe et les conditions d’accès aux prairies), ou encore des canicules estivales qui impliquent des adaptations des bâtiments d’élevage (ventilation).

Un bilan hydrique dégradé

La baisse des précipitations entraîne une baisse de la production végétale et impacte toutes les cultures, irriguées et non irriguées. Les périodes de disponibilité de l’humidité du sol sont modifiées. En particulier, une moindre abondance de pluies d’été provoquerait un stress hydrique important, et donc des risques pour les rendements et la levée des couverts estivaux, mais de meilleures conditions de moissons et des dates de récoltes avancées. La modification du bilan hydrique impacterait aussi le nombre et la période des « jours agronomiquement disponibles » pour les interventions dans les champs.

Enfin, l’augmentation de la variabilité interannuelle est considérée comme un risque très préoccupant, parce qu’elle induit une incertitude plus forte sur les conditions de production : levée des semis plus incertaine, pluies plus violentes et risques érosifs accrus, pertes de récolte, sans compter les effets cumulatifs de ces facteurs. En conclusion, ce ne serait pas le nouveau climat le plus inquiétant, mais plutôt les aléas de la météo. Un agriculteur de l’Orne s'exprimait ainsi : « Tous les types de temps sont nécessaires : le froid tue les ravageurs, le chaud fait mûrir les récoltes, le sec fait sécher les mauvaises herbes arrachées, le doux et humide fait pousser l’herbe, le pluvieux reconstitue les réserves d’eau…, mais si l’un d'eux dure trop, les ennuis commencent. »

Les enjeux se situent donc à plusieurs échelles : la parcelle, l'exploitation, le territoire, la filière et de fait le chef d’exploitation. Ces perspectives doivent impliquer une adaptation à un contexte plus complexe et changeant, et orienter vers des systèmes de production plus résiliants.

L’agro-écologie pour construire de nouveaux systèmes

L'agro-écologie propose des systèmes dans ce sens. Les modifications de pratiques mettant l’accent sur l’évolution de la biodiversité cultivée et sauvage, des déséquilibres écosystémiques peuvent apparaître, mais ils sont complexes à comprendre et à anticiper. Enfin, les changements pour les systèmes et les territoires ne peuvent être évoqués sans citer les personnes qui les vivent : organisation du travail, mise en œuvre de nouveaux projets, relations avec les autres, vision du métier… Tous ces changements peuvent être des opportunités… mais aussi être des remises en questions difficiles à vivre.

Pour faire face à ce défi et avancer dans les stratégies d’adaptation et d’atténuation au changement climatique, deux problématiques se dégagent. La première est celle de l’incertitude des prévisions, liée à un accès partiel aux données nécessaires au pilotage de systèmes agro-écologiques, à des modèles statistiques indispensables… mais réducteurs, et à des effets cumulatifs complexes à appréhender. La seconde est celle du partage des responsabilités. Les décisions doivent être prises à la ferme pour s’adapter aux conditions locales mais en connexion avec le territoire, sans omettre le poids des politiques publiques, de la réglementation, des médias, des filières, du comportement des consommateurs. Affaire à suivre de près en Bretagne, comme dans les autres régions françaises.

Quelques orientations identifiées par les agriculteurs

- Le sol et l’écosystème :
  • arrêter le travail du sol pour mieux stocker l’eau et limiter l’érosion
  • augmenter la matière organique du sol pour stocker plus de CO2
  • augmenter les surfaces de couverts végétaux pour capter du CO2, diversifier les fourrages, améliorer la structure du sol
  • produire des cultures protéiques pour ne plus les importer et diminuer le recours aux engrais minéraux
  • investir dans de nouvelles races animales
- La diversification des productions et le développement de nouvelles filières.

- L’autonomie de décision pour l’adaptation aux conditions locales :
  • prendre plus le temps de la réflexion pour piloter un système complexe
  • gagner en autonomie vis-à-vis des intrants
  • rechercher des solutions endogènes construites dans des conditions locales spécifiques
  • favoriser l’expérimentation de solutions originales
  • redonner de la place aux savoirs profanes vis-à-vis des savoirs scientifiques
Rédaction : Adrien Boulet, chef de projet « Agricultures écologiquement intensives et Agro-écologie » à Trame pour la revue Travaux & innovations.
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