Ce n’est pas la première fois qu’Eric Thirouin, président de l’AGPB, alerte sur le « véritable plan social » que vivent les céréaliers français depuis 2023. Les chiffres sont implacables : en 2023, les producteurs de céréales et d’oléoprotéagineux (Otex 15) ont eu un résultat moyen de — 600 €. Les chiffres pour 2024, publiés en décembre, font quant à eux état d’un résultat moyen de - 6 800 €. Et les projections pour l’année 2025, basées sur les données d’Arvalis, mettent également en avant un résultat négatif. « Comment voulez-vous que l’on encaisse ? », demande Eric Thirouin pour qui « l’image des céréaliers nantis, c’est fini ! ».
Peut-être est-ce cette image d’opulence, longtemps véhiculée, qui a retardé la prise en compte de la situation par les pouvoirs publics, ou la communication traditionnellement « pudique » des céréaliers sur le sujet, estiment ces derniers, pour autant, « la réalité humaine est effroyable », tout comme « la colère silencieuse », déplore le président de l’AGPB. « Il aura fallu trois ans pour que, enfin, les pouvoirs publics daignent écouter et comprendre la crise dans laquelle les céréaliers sont arrivés », ajoute-t-il. Et ce, alors que les producteurs de céréales constituent la catégorie d’agriculteurs la plus nombreuse, avec 48 140 exploitations concernées en France (contre 44 240 exploitations en viticulture, 35 095 en bovins-viande, 34 545 en bovins lait, ou encore 24 671 pour les autres grandes cultures, d’après les chiffres du Rica 2024).
Une baisse constatée des surfaces
Les conséquences de ces difficultés s’observent déjà concrètement, avec une déprise progressive : de 373 000 ha de jachères en 2023, la France est passée à 508 000 ha en 2024 puis 511 000 ha en 2025. En parallèle, les surfaces de blé tendre accusent une baisse de 20 % en 10 ans. « On est en train d’arrêter le modèle agricole français », constate Eric Thirouin.
La tendance s’observe également pour l’agriculture biologique, avec 74 200 ha de céréales bio perdus entre 2022 et 2024, indique l’AGPB.
Prix d’intervention, taxes… Une vision européenne nécessaire
Face à cette situation, l’AGPB axe ses combats à deux niveaux, le premier étant Bruxelles. « Il faut que l’Europe se réveille ! », alerte Eric Thirouin qui dénonce une stratégie « bisounours » dans un contexte de guerres commerciales. Il est nécessaire, pour les céréaliers, de « réarmer » l’agriculture, en retrouvant des filets de sécurité pour les prix.
Pour y parvenir, l’AGPB demande de longue date un relèvement du prix d’intervention, aujourd’hui à 101 €/t en céréales. « On serait à 170 € si on avait tenu compte de l’inflation », explique Eric Thirouin. La Commission européenne a cependant refusé cette augmentation en juillet dernier.
Le président de l’AGPB demande également à aller plus loin en matière de taxes. Celles obtenues pour les céréales ukrainiennes, 95 €/t au-delà de 1,3 Mt, constituent une première étape positive, mais insuffisante pour les céréaliers français, qui s’irritent en parallèle d’un accord UE-Mercosur à contre-courant de cette vision. En parallèle, l’AGPB demande également la remise en place de stocks stratégiques plus importants.
Ces leviers sont d’autant plus importants que les aides de la Pac, pensées pour réduire les écarts de soutien entre pays de l’UE et pays extra-européens, ont été divisées par deux en 20 ans.
Enfin, il s’agit aussi d’accélérer la suspension du MACF sur les engrais, car les prix restent élevés malgré les annonces et le temps des épandages approche. Si elle arrive trop tard, la rétroactivité promise n’aura aucun effet, explique l’AGPB.
Passer le cap des 2,5 milliards d’euros de pertes en 2025
Au niveau français, l’AGPB appelle une nouvelle vision pour une agriculture centrée sur la production. « Produire ou périr », c’est ce qui résume actuellement la situation des céréaliers français qui ont perdu, en 2025, 2,5 milliards d’euros, à raison de 70 € de manque à gagner par tonne de blé, en moyenne.
Face à cela, l’AGPB demande plusieurs mesures d’urgences : doublement des 40 M€ annoncés vendredi dernier par la ministre pour le fonds d’urgence destiné aux grandes cultures, prise en charge des cotisations sociales financée par une enveloppe de 20 M€ dans le projet de loi de finances, modification des conditions d’accès aux prêts de restructuration à long terme, pour lesquels il faut aujourd’hui avoir des capitaux propres positifs, fléchage des reliquats non consommés sur la conversion en agriculture biologique vers les zones intermédiaires et à moindre potentiel, « sous forme de MAE déplafonnées et simplifiées », détaille Eric Thirouin. Enfin, les céréaliers saluent la demande de la France d’activer la réserve de crise, à hauteur de 100 M€.
Il s’agit, avec toutes ces enveloppes, d’aider les céréaliers à passer le cap, à condition de voir les évolutions promises se réaliser à moyen terme, pour un changement de cap effectif. « Il nous semble avoir été entendus », veut croire Eric Thirouin, saluant la loi d’urgence annoncée le 13 janvier par le Premier ministre. Néanmoins, les agriculteurs n’en peuvent plus « d’entendre des promesses, sans que ce soit tenu », rappelle-t-il. Car malgré les différentes annonces, « concrètement, on a toujours des règles supplémentaires », ajoute-t-il.