Champ planet'terre, passe et impasse Quel modèle choisir pour produire des céréales en Ukraine?

Olena Pastarnak et Frédéric Hénin Terre-net Média

En Ukraine, le kolkhoze où travaillait Konstantin Pastarnak jusqu'au début des années 90 est devenu, aujourd’hui, une exploitation familiale de 1.250 ha de céréales et d’oléagineux, dirigée par sa fille Olena. Mais pour être rentable, ce modèle est plus imposé que choisi. En France, Gilles Menou, céréalier dans la Beauce, résiste au gigantisme. A travers le témoignage d’Olena, il mesure l’intérêt pour l’Europe et la France de conduire une politique agricole forte et cohérente même si, sous sa forme actuelle, la Pac ne le satisfait pas. Un article extrait de Terre-net Magazine n°13.

La réforme foncière, envisagée dans un an par le gouvernement ukrainien, sème le doute dans les campagnes.
La réforme foncière, envisagée dans un an par le gouvernement ukrainien, sème le doute dans les campagnes. (© DR)

En Ukraine

Olena Pastarnak à Zaporojie (700 km au sud-est de Kiev)

« Ne compter que sur nous-mêmes pour cultiver 1.250 ha »

Pourrons-nous, après 2013, continuer à cultiver les 1.250 ha de notre exploitation ? Ma famille et moi-même, nous nous posons cette question tous les jours, comme l’ensemble des agriculteurs ukrainiens. La réforme foncière, envisagée dans un an par le gouvernement, sème le doute dans les campagnes. Celle-ci prévoit, en effet, la mise en place d’un cadastre informatique et d’un organisme foncier public équivalent à la Safer en France.

Dans un pays comme l’Ukraine, comment pourrons-nous être certains que la gestion de ce nouvel organisme public sera autonome ? Pour continuer à exploiter leurs terres, quelles garanties auront les agriculteurs qui, comme nous, sont en fermage sur des centaines de « paillchicks » (« pailles » en français ; petites parcelles de 4 à 6 ha, Ndlr) ? Car si l’Etat donne la possibilité, aux exploitants agricoles, de vendre les parcelles qu’il leur a louées et surtout s’il délègue le pouvoir, à la future Safer, de superviser le marché foncier, les agriculteurs craignent une flambée des prix ; mais aussi des malversations qui conduiront le gouvernement à leur reprendre les terres qu’ils ont en location pour cinq ou dix ans.

Difficile d’épargner

L'exploitation emploie huit salariés qui sont payés quatre fois moins cher qu'en France
L'exploitation emploie huit salariés qui sont payés quatre
fois moins cher qu'en France (© DR)

Enfin, autoriser la vente et l’achat de terres serait une occasion inespérée pour de nombreux petits propriétaires, qui n’ont plus de lien avec le monde rural, de céder leurs « pailles » au meilleur prix.

Espérons toutefois que la réforme foncière facilitera l’installation de jeunes agriculteurs, en leur permettant de souscrire des prêts à des taux avantageux. En attendant, elle remet en question le renouvellement des baux des 850 ha que nous louons ; les 400 autres hectares ayant été acquis, au début du processus de transition foncière, par les quatre membres de notre famille. Or, en Ukraine, il faut au moins 1.000 ha pour vivre.

De plus, avec des revenus agricoles irréguliers et la politique fiscale sans visibilité du gouvernement, difficile d’épargner pour acheter des terres et s’agrandir. Et avec des taux d’intérêt de 18 %, il est exclu d’emprunter auprès des banques pour financer ses acquisitions.

Aucun soutien public

En fait, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Il n’existe aucun soutien public en Ukraine. Aussi, en plus d’être rentables pour dégager un revenu, nous devons constituer un important fonds de roulement afin de financer chaque nouvelle campagne. Ainsi, nous ne sommes pas obligés de vendre nos récoltes dans la précipitation, alors que les prix sont bas. Enfin, être rentables suppose aussi pouvoir autofinancer nos investissements. Mais l’inflation, supérieure à 10 % par an, ruine parfois nos efforts d’épargne.

Olena Pastarnak, agricultrice à Zaporojie et consultante pour la filiale ukrainienne d'Offre&Demande Agricole
Olena, jeune agricultrice ukrainienne,
confirme l'intérêt de conduire, comme
en France, une politique de recherche
publique dynamique. (© DR)
Dans un tel contexte, la stratégie de commercialisation adoptée impacte fortement les résultats de la ferme, car les prix des céréales peuvent fluctuer du simple au double en quelques mois. En 2010 par exemple, si nous n’avions pas eu les capacités de stockage suffisantes, nous aurions dû vendre notre blé à la récolte à 100 €/t.

Ayant pu attendre mai 2011 et la fin des quotas d’exportation des céréales, nous l’avons écoulé à 185 €/t, la conjoncture mondiale étant alors plus favorable. L’an prochain, grâce à un nouveau silo de 300 t (20.000 € en autofinancement), nous pourrons stocker la totalité de la récolte si nécessaire.

Et pour alimenter régulièrement la trésorerie de l’exploitation, nous comptons sur notre atelier porcin. En plus de ceux autoconsommés pour nourrir nos salariés, nous produisons 200 animaux par an que nous vendons 1,5 €/kg. L’élevage, très rentable (36 %), nous rapporte 100.000 grivnas, c’est-à-dire l’équivalent de 10.000 € (1) (Ndlr : pour Olena, la rentabilité est égale au ratio entre le revenu et l’ensemble des charges fixes et variables).

Un élevage très rentable

L’insécurité en matière de revenu nous oblige aussi à réduire au maximum nos charges de structure. C’est pourquoi nous nous sommes équipés de cinq tracteurs biélorusses de 110 ch, faciles d’entretien. Cependant, nous achetons des semences certifiées (Limagrain, Ragt, Euralis) pour récolter des produits de qualité.

Concernant le personnel, nous employons huit salariés qui sont payés quatre fois moins cher qu’en France (250 €/mois, soit 400 € avec les charges) ; mais, chacun produit l’équivalent de 350 t de blé par an contre plus de 1.050 t pour un producteur français (7 t/ha sur 150 ha). Toute la famille participe aux travaux de la ferme. Quant à moi, je suis pluriactive : à côté de l’exploitation, je suis consultante pour la filiale ukrainienne d’Offre&Demande Agricole et je suis chargée de la commercialisation des grains.

L'an prochain, grâce à un nouveau silo de 300 t, la totalité de la récolte pourra être stockée sur l'exploitation
L'an prochain, grâce à un nouveau silo de 300 t, la totalité
de la récolte pourra être stockée sur l'exploitation (© DR)

Evidemment, la culture de blé d’hiver, d’orge fourragère et de tournesol (700 ha) représente l’essentiel de notre activité. Le colza et le maïs entrent progressivement dans notre assolement, mais ce sont des cultures risquées car les précipitations (400 mm) sont faibles dans notre région.

Nous visons un rendement de 3t/ha en blé et en orge car, au-delà, nous serions contraints d’engager des charges sans avoir l’assurance de dégager un résultat prometteur. Sur un an, le coût de production de la tonne de blé (charges foncières et salariales incluses) a augmenté de 15 % pour atteindre 880 Uah (grivnas)/t, soit 88 €/t. En cause : l’augmentation de 30 % des prix des engrais en 2010. Résultat, malgré un prix du blé de classe 3, relativement bas cette année (155 €/t départ ferme), la rentabilité s’élève à 70 %. Pour le tournesol (350 €/t), la rentabilité est de 110 % pour 1.650 Uah/t de charges (165 €, foncier compris). »

Pour aller plus loin, lire :

- D'un kolkhose à une exploitation de 1.250 ha

- La transition foncière en Ukraine


En France

Gilles Menou, agriculteur en Eure-et-Loire

Un plaidoyer pour plus de régulation

La situation d’Olena Pastarnak rappelle, à ceux qui en doutent, l’intérêt de conduire une politique agricole forte et cohérente aussi bien en France qu’en Europe, pour que les agriculteurs aient les moyens de réaliser leurs projets. Livrés à eux-mêmes et aux marchés, ils ne peuvent pas sécuriser leur avenir.

Les questions que soulève l’ouverture du marché foncier en Ukraine sont essentielles. Elles renvoient aux choix de société que le pays souhaite faire avec, comme enjeu, le maintien en activité ou non de cinq millions de paysans.

Les méfaits d’un Etat absent

Olena a toutes les raisons de craindre la création d’un marché foncier mal contrôlé car il précarisera la situation de certains agriculteurs livrés à eux-mêmes. Car c'est à l'Etat, en lien avec la profession, d'intervenir sur la maîtrise de l'accès au foncier et de gérer le contrôle des structures ; ceci pour éviter toute déstabilisation.

Sinon, les agriculteurs ukrainiens pourraient être poussés à acquérir, comme en France à la fin du 19ème siècle, des surfaces importantes de terres si, en les louant, ils ne sont pas protégés par un statut du fermage sécurisant. Ils mobiliseraient alors des capitaux massifs pour pérenniser leur activité aux dépens de la modernisation de leur outil de production.

Toutes les conditions sont ainsi réunies pour induire une inflation du prix des terres. Mais aussi un agrandissement inconsidéré des exploitations, dont pourrait être victime Olena malgré ses 1.250 ha.

Mais, la question foncière n’est qu’un exemple parmi d’autres pour illustrer les méfaits d’un Etat absent dans de nombreux domaines régaliens, pour des raisons politiques mais aussi par manque de moyens.

Olena est amenée à résoudre des problèmes, tels que le stockage de ses récoltes ou encore la maîtrise de sa production agricole qui relèvent, chez nous, des compétences de l'Etat, des filières ou des institutions de l’Union européenne lorsqu’elles ne sont pas abandonnées. La jeune agricultrice doit investir dans des silos ; or, c’est aux pouvoirs publics de trouver des solutions aux difficultés logistiques.

Accès au crédit onéreux

En fait, en Ukraine, disposer de grandes surfaces ne pallie pas l’absence d’outils de régulation, aussi bien fiscaux qu’économiques. Des outils qu’il est nécessaire de maintenir dans l’UE pour l’après 2013. La situation d’Olena démontre enfin que la volatilité des prix n’est décidément pas compatible avec le développement de l’agriculture en Ukraine et ailleurs. La production agricole, beaucoup trop orientée vers le marché mondial, ne favorise pas la pérennité de l'économie agricole des pays. L’inflation, qui limite les avantages de se constituer un fonds de roulement, n'aide pas non plus à la stabilité financière de l'exploitation. Et elle rend l’accès au crédit onéreux.

Cet article est extrait de Terre-net Magazine n°13

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