[Tribune] Transition écologique « Une évolution trop brutale, imposée, s'appelle une catastrophe »

Eric Lenoir Terre-net Média

Paysagiste et pépiniériste, Éric Lenoir relate sur Facebook sa conversation avec un voisin agriculteur. S’affichant volontiers « écolo », il pose un regard assez juste sur les difficultés légitimes, d’ordre économique et social, du monde agricole à opérer la transition écologique exigée par une partie de la société. Il appelle tous les acteurs au dialogue et au compromis pour laisser un minimum de temps aux agriculteurs, « malgré l’urgence », pour opérer cette transition. « Si nous nous affrontons, c'est foutu d'avance. » Voici son texte.

Champ d'orge en BourgogneEric Lenoir relate sur Facebook sa conversation avec un voisin agriculteur. (©Eric Lenoir)

« Une discussion avec un voisin agriculteur ce matin, alors que j'allais chercher des semences à la coopérative, m'a rappelé l'urgence à dialoguer.

C'est un type bien, même si c'est un agriculteur conventionnel. D'ailleurs, il a dans son système des résultats exemplaires en termes de résidus, car il traite aussi peu que possible, au moment le plus opportun pour que ce soit le plus efficace et le moins néfaste, aussi parce qu'économiquement c'est important d'en mettre peu et rarement.

Actuellement, quand il ouvre un journal ou allume sa télé, il a le sentiment que tout le monde - sauf les paysans conventionnels - sont par principe contre lui. Ce qu'il y lit ou y entend relate l'agriculture que lui ou son père pratiquaient il y a 25 ans, de laquelle il s'est clairement éloigné pour être infiniment plus vertueux, par conscience et aussi parce qu'on l'y contraint (lois sur l'eau, contraintes administratives...).

Eric Lenoir(©F. Givaudan) Eric Lenoir est paysagiste pépiniériste à Villiers-sur-Tholon, dans l’Yonne. Spécialisé dans les milieux sauvages et aquatiques, il conduit sa pépinière de 2 000 à 5 000 m2 (selon les années) sans aucun traitement chimique, « sans même aucun traitement biologique », mais sans être labellisé « bio ». « J’exploite au maximum les ressources naturelles – auxiliaires, bois raméal fragmenté, etc… - en préférant les pratiques les plus vertueuses écologiquement et économiquement ».

Il s’affiche volontiers « écolo », mais fustige les discours intégristes, « tant du côté de certains environnementalistes que du côté de certains agriculteurs ».

« Mes grand-parents et mon père ont fait l’exode rural car ils n’ont pas souhaité orienter leur exploitation vers le modèle productiviste d’après-guerre. Je sais que la non-adoption du modèle dominant peut mettre les gens sur la paille. Je vois aussi à quel point cela peut être compliqué, dans un secteur qui travaille le vivant, de changer les pratiques. »

Il n'est plus très loin de la retraite et n'est pas en mesure d'investir pour changer toutes ses méthodes de production, qu'il a changées pour les améliorer, les rendre moins ineptes. Il laboure une partie de ses champs et vérifie qu'il a encore des vers, quand des collègues qui ne labourent pourtant pas n'en ont plus, à force d'anti-limaces que lui, grâce au labour, n'emploie presque pas. Pas plus que le glyphosate d'ailleurs, dont il épand 4 litres à l'hectare maximum grâce à ce même labour proscrit par la plupart des écolos. 4 litres, c'est ce que bon nombre de particuliers étaient capables de mettre dans leur cour en une année. C'est bien moins que la plupart des paysans. Alors il ne comprend pas cette haine.

Comme moi, il sait que le soja importé des USA, même bio, qu'on trouve dans tous les produits diététiques et végan, contient un peu d'OGM, parce que là-bas le glyphosate ne sert pas qu'à désherber, mais aussi à assécher les récoltes avant moisson pour les récolter plus vite. Lui, il n'en met que sur un sol débarrassé de sa culture, dans des conditions où on lui a garanti depuis 20 ans que c'était sans danger pour l'environnement.

Et des abeilles, même là où il cultive ses colzas, il en voit à foison. D'ailleurs, un apiculteur du coin met ses ruches au bord de ses champs.

Le gouffre entre la théorie d'une nécessité absolue et la réalité économique d'une exploitation est abyssal.

Je lui ai parlé des haies, qui seraient nécessaires pour servir de corridors écologiques et pour les pollinisateurs entre deux cultures. Il est forcément d'accord, mais qui paiera leur entretien sinon lui ? Le gouffre entre la théorie d'une nécessité absolue et la réalité économique d'une exploitation est abyssal, dès qu'on est sur le court terme. Bien sûr que la haie rend plus de services qu'elle ne nuit, surtout une fois qu'elle est en place et ne prend pas trop d'emprise sur la culture.

Ça a été difficile de le faire parler. Il en a marre qu'on l'assimile à un porc pollueur, lui qui veut seulement faire son boulot honnêtement, qui n'est pas richissime et ne se comporte pas comme un sagouin, puisqu'il constate de la vie dans ses cultures.

Il n'en peut plus de ces gens qu'il ne voit arpenter les chemins qu'à la période de la chasse, entrent dans les bois privés ou communaux loués aux chasseurs pour y cueillir des champignons alors qu'ils n'en ont pas le droit et se pincent le nez en voyant arriver son pulvérisateur, en l'insultant du regard comme s'il était un monstre qu'il n'a pas le sentiment d'être. Que je ne pense pas non plus qu'il soit.

Que cultivera-t-il demain ? 

Il veut bien croire au bio, mais aimerait que les gens soient conscients du coût qu'il impliquera s'il est généralisé. Lui, quoiqu'il en soit, ne pourra pas convertir son exploitation avant la retraite, s'il ne pète pas un plomb avant à force d'années calamiteuses sur telle ou telle moisson. Il a essayé le pois chiche, qui a été valable un temps. Il cultive un peu de sainfoin, du pois, des oignons pour diversifier sa production, du blé de l'orge et du colza parce que ça assure le coup.

Que cultivera-t-il demain ? Quand il a investi pour élever des poulets certifiés, de bonne qualité, (je n'approuve pas du tout ces productions en poulailler clos qui me font horreur, mais elles ne sont pas les pires), il ne s'attendait pas à ce que la société régionale avec laquelle il était en contrat coulerait, puis serait rachetée par un groupe hollandais qui lui imposerait de produire du bas de gamme (ça, ce sont les pires, en France), parce que c'est ce qui se vend, ce que les gens achètent en somme. Emprunt sur le dos, c'était accepter ou couler.

Le grand public s'ouvre à l'écologie sans connaître ni la nature, ni la culture, ni l'historique de la profession et ses difficultés.

Il se navre que les paysans se tapent les uns sur les autres, entre conventionnels et bio, laboureurs et non-laboureurs, éleveurs, polyculteurs et céréaliers, de plus en plus agressivement. Et que dire du rapport entre le grand public qui s'ouvre à l'écologie sans connaître ni la nature, ni la culture, ni l'historique de la profession et ses difficultés, et les gens de la terre qui font ce qu'on leur a appris à faire, ce qu'on les a incités (financièrement, culturellement, socialement, administrativement, sournoisement) à faire avant de les lâcher en les accusant de tous les maux en les laissant se démerder avec les banquiers et des comptables qui tournent casaque après les avoir fait mal investir.

Nous partageons le même territoire. Nos approches sont différentes, nos enjeux individuels aussi. Nos enjeux collectifs communs sont dantesques.

Si nous nous affrontons, c'est foutu d'avance.

Nous n'avons d'autre choix que de nous entraider et nous comprendre. Si nous savons qu'une autre agriculture est possible, nous devons aussi aider les agriculteurs à la mettre en œuvre, que ce soit par notre façon de consommer ou le mode de pression que l'on met sur les Etats.

Mais, incontestablement, ça passe par des compromis et le dialogue car une évolution trop brutale, imposée, s'appelle une catastrophe. »

Et vous, qu'en pensez-vous ? Réagissez en laissant un commentaire.

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