Maîtrise du foncier agricole Emmanuel Hyest : « La financiarisation, un vrai risque pour notre agriculture »

Terre-net Média

Selon Emmanuel Hyest, agriculteur dans l’Eure et président de la Fnsafer, la loi d’avenir agricole apporte des avancées significatives pour la maîtrise du foncier, via un renforcement du rôle et des prérogatives des Safer. Mais il s’inquiète d’un risque croissant de « financiarisation de l’agriculture », à l’image du cas de la ferme des 1.000 vaches. Interview.

Emmanuel Hyest, président de la FnsaferEmmanuel Hyest, président de la Fnsafer, le 27 novembre 2014 lors du congrès à Dijon. (©Terre-net Média)

Terre-net Média : La loi d’avenir pour l’agriculture a été publiée il y a un peu plus d’un mois. Que retenez-vous des mesures adoptées sur le volet foncier et les Safer ?

Emmanuel Hyest : Le premier constat que je fais, c’est que, unanimement, tout le monde s’est rendu compte que s’occuper du foncier est primordial pour développer une agriculture performante.

Une meilleure régulation du foncier est indispensable. Certains pensaient qu’on pouvait, sans régulation, conserver une agriculture familiale non financiarisée. Une agriculture familiale, c’est une agriculture dans laquelle l’exploitation est gérée par un agriculteur et sa famille, qui détiennent les capitaux. Le caractère familial n'est pas une question de taille, mais signifie que les exploitants sont maîtres de leurs décisions.

A l’inverse, une agriculture financiarisée reviendrait à laisser des exploitations être financées par des capitaux extérieurs au monde agricole, avec un modèle de salariat pour en assurer la gestion. Nous l’avons constaté un peu partout dans le monde : ce n’est pas forcément le modèle le plus résilient. Et surtout, quand l’économie agricole se porte bien, cela ne pose pas de problème. Mais quand nous sommes dans un contexte conjoncturel difficile, les investisseurs s’en vont. Or, le maintien assuré des exploitations est nécessaire à nos territoires.

Tnm : Ce modèle d’agriculture financiarisée est aujourd’hui symbolisé par la "ferme des 1.000 vaches".  Désapprouvez-vous donc ce projet ?

Emmanuel Hyest : Les opposants à ce projet en ont fait un symbole, mais ce symbole a été pris sous le mauvais angle. Ce n’est pas la taille de l’exploitation qui doit être jugée. De grandes fermes, il y en a déjà en France. Ce ne sont pas forcément de mauvais modèles d’exploitation. En revanche, on peut s’inquiéter qu'elles soient financées par des capitaux extérieurs au monde agricole.

Tnm : En quoi la loi d’avenir a redonné des prérogatives aux Safer ?

Emmanuel Hyest : Les Safer vont pouvoir désormais intervenir sur les transactions en démembrement de la propriété, sur les cessions de parts sociales de sociétés agricoles, sur la cession de terres qui ont une vocation agricole et pas seulement un usage agricole. Auparavant, de nombreuses opérations échappaient au champ d’intervention des Safer. Avec la loi d’avenir agricole et dans un contexte où nous perdons encore, en surface, l’équivalent d’un département tous les dix ans, tous les acteurs considèrent que la terre agricole doit être productive.

Tnm :  En matière d’intervention sur les cessions de parts sociales, vous auriez souhaité que la loi aille plus loin ?

Emmanuel Hyest : La loi d’avenir agricole est un premier pas. Grâce à ce texte, nous pourrons intervenir sur les cessions de 100 % des parts sociales. Nous aurions souhaité que les Safer puissent intervenir sur des cessions d’au moins 50 %. Mais il y a une clause de revoyure.

Nous serons désormais informés sur ces cessions de parts. Nous allons pouvoir présenter des chiffres au ministère de l’Agriculture dans les deux ans qui viennent. Si le phénomène est majeur, il faudra compléter la loi. S'il n’est pas si important, mais j’en doute, alors nous pourrons rester avec le texte actuel.

Je tiens à souligner que, dans cette logique de transparence et de prérogatives accrues, nous n’avons et n’aurons pas à intervenir dans les transactions de biens de famille et donc dans les opérations propres à l’agriculture familiale. La Safer ne demandait pas à pouvoir intervenir sur toutes les transmissions faites dans un cadre familial. C’est essentiel car on nous a fait de mauvais procès sur ce point. La mesure vise à limiter les risques de financiarisation de l’agriculture.

Tnm : Selon Scafr-Terres d’Europe, de grands groupes investissent de plus en plus dans le foncier agricole en Europe. Y a-t-il un risque de voir apparaître des investisseurs étrangers sur le sol agricole français ?

Emmanuel Hyest : Oui, la France n’est pas à l’abri du développement de cette agriculture de firme. C’est un risque car la France a encore la chance d’avoir une propriété foncière entre les mains de personnes physiques. Historiquement, ça fonctionne bien. Mais ces propriétaires pourraient être tentés de céder des terrains à bon prix. De plus, la France est l’un des pays d’Europe où la terre agricole est la moins chère.


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