Surinondations en amont de Paris Les agriculteurs veulent des indemnisations pour « services rendus »

Antoine Humeau Terre-net Média

Pour protéger les douze millions d’habitants d’Île-de-France des inondations, des « surinondations » sont parfois provoquées par l’homme en amont. Il s’agit d’ouvrir les vannes de barrages de trois grands lacs sur la Marne, la Seine et l’Aube, ce qui inonde des milliers d’hectares de terres. La FNSEA veut désormais négocier un protocole d’indemnisations.

Champs inondésPour protéger les douze millions d’habitants d’Île-de-France des inondations, des « surinondations » sont parfois provoquées par l’homme en amont. (©Pixabay) 

Dominique Clyti attend avec impatience de pouvoir semer ses dernières orges de printemps. Du 15 février au 1er mars, 70 de ses 200 hectares étaient encore inondées. « Je ne peux pas les semer pour l’instant, j’attends que les terres soient ressuyées », raconte ce céréalier de Fontenay-de-Bossery, au nord-ouest de Troyes (Aube). S’il implante de l’orge de printemps sur ses parcelles les plus basses, c’est parce que c’est la culture qui lui coûte le moins cher en cas de perte. Depuis une quinzaine d’années, il dit avoir subi cinq ou six épisodes de surinondations. Impossible de semer des cultures d’hiver, trop risqué.

En réalité, il ne s’agirait là que de simples inondations, toutes naturelles. « Nous ne lâchons pas d’eau pour provoquer artificiellement des inondations ! » s’indigne Marc Delannoy, directeur des aménagements hydrauliques à l’Établissement public territorial du bassin (EPTB) Seine – Grands Lacs. Ce phénomène de surinondations n’est survenu qu’une seule et unique fois, rectifie l’ingénieur, c’était en 2018.

Réguler le débit des rivières

Le schéma est le suivant : une forte pluviométrie provoque une crue de la Seine. Trois grands lacs réservoirs, situés sur la Seine et deux de ses principaux affluents, l’Aube et la Marne, engrangent de l’eau, ce qui permet de limiter la crue du fleuve. Ces réservoirs ont une courbe théorique de remplissage. Lorsque celle-ci est dépassée, on ouvre les vannes afin de rattraper la courbe théorique. Le débit des rivières augmente ainsi subitement, des surinondations surviennent. « On avait connu deux pics de crues, en janvier et février, on a donc dû remplir davantage les lacs pour réduire le débit des rivières, mais à la fin, les lacs étaient remplis, donc dès que le pic de crue est passé, il y a eu une procédure d’ouverture de vannes, pour déphaser la crue », détaille Marc Delannoy. Autrement dit, prolonger la crue.

Il s’agissait là d’un cas exceptionnel, car le principe général reste celui de la régulation : « On remplit nos lacs de décembre à juin et on les vide de juillet à novembre, poursuit Marc Delannoy. Cette année, on a eu deux pics de crues, on a donc rempli davantage nos lacs, ce qui a justement limité les inondations ».

Un million d’euros d’indemnités en 2018

Au total, ce sont 20 000 à 30 000 hectares qui sont potentiellement concernés par ce risque de surinondations, sur cinq départements : l’Aube, la Marne, la Haute-Marne, la Seine-et-Marne et l’Yonne. Ce système de régulation permet d’éviter une éventuelle catastrophe pour les douze millions de Franciliens. « On a d’excellentes relations avec l’EPTB et avec la métropole du Grand Paris », assure Joël Hospital, président de la FDSEA de l’Aube et administrateur FNSEA chargé des inondations. Les agriculteurs affirment tous bien comprendre le principe de protéger la population du Grand Paris. Mais ils veulent désormais être indemnisés.

Après l’épisode de surinondations de 2018, la métropole du Grand Paris a accordé une enveloppe d’un million d’euros. « Pour l’Aube, cela représentait environ 400 000 euros, à partager entre plusieurs dizaines d’agriculteurs, finalement ce n’était pas tant que ça ! » minimise Joël Hospital qui est par ailleurs membre de la Commission mixte inondations. Dominique Clyti a touché par exemple 15 000 euros, mais estime avoir perdu 90 000 euros « entre les cultures perdues, les pertes de rendements et les parcelles où j’ai dû faire des substituts comme de la moutarde ». D’autres n’ont pas du tout été indemnisés et s’en étonnent. C’est le cas de Cédric Simonnot, céréalier de Saint-Nicolas-la-Chapelle (Aube), à la frontière de la Seine-et-Marne, qui a évalué ses pertes à plus de 23 000 euros, pour l’année 2018. « La fédé n’a pas fait circuler l’info, grince cet ancien président cantonal de Jeunes agriculteurs (JA). C’est la FDSEA qui faisait remonter les infos à la DDT et on n’a pas bien compris pourquoi certains n’ont pas été concernés ». À Pont-sur-Seine, à une quinzaine de kilomètres de là, Christophe Gonet dénonce lui aussi « l’opacité » de la répartition de l’enveloppe : « J’aimerais bien savoir qui exactement a bénéficié de ces indemnités », bougonne cet adhérent de la Confédération paysanne.

Vers un protocole d’indemnisations systématiques

En tout cas, la FNSEA est aujourd'hui à la manœuvre pour établir un protocole d’indemnisations systématiques, pour les éventuels prochains épisodes de surinondations. De nouvelles négociations devraient s’engager cette année avec la métropole du Grand Paris. « Selon moi, pour être logique, il faut une indemnité de 1 500 à 2 000 euros l’hectare », évalue Joël Hospital. La facture serait donc particulièrement salée pour le Grand Paris. Rien que pour les 3 000 hectares de l’Aube, cela représenterait six millions d’euros, soit quinze fois plus que l’enveloppe reçue jusque-là ! Le syndicat suggère la création d’une caisse alimentée par les contribuables franciliens : « Un fonds de quinze millions d’euros, finalement cela ne fait qu’un euro par habitant ! » plaide Dominique Clyti, administrateur de la FDSEA de l’Aube. Il imagine un système de péréquation : la caisse serait remplie en permanence et utilisée dès qu’une surinondation serait déclenchée.

Ce que souhaite le syndicat, ce n’est donc pas un système de compensation de type MAE, mais bien des indemnisations au cas par cas, comme pour les calamités agricoles. L’argument avancé, c’est le « service rendu ». « Mes terres servent d’éponge », explicite Dominique Clyti.

Développer les retenues d’eau

L’autre étage de la fusée, c’est les retenues collinaires. La FNSEA compte s’appuyer sur le problème des surinondations pour réclamer un assouplissement de la réglementation pour construire des bassines. La logique est simple : stocker l’eau pluviale d’hiver dans des bassines, c’est éviter que les grands lacs n’atteignent trop souvent leur cote d’alerte et réduire les probabilités de surinondations. Et donc éviter les indemnisations des agriculteurs.  « Il faut mettre la société dans cette réflexion car c’est bien une question de société, ce n’est pas un problème uniquement agricole », argumente Joël Hospital. « On peut se servir des bassines pour le tourisme, en agrémentant ces bassins de terrains de jeux, en les aménageant pour la pêche et en mettant des pistes cyclables autour », se prend à rêver l’agriculteur de Jasseines (Aube). On peut même aussi faire de l’agro-photovoltaïque ! » Ce dossier des bassines reste « la vraie solution » selon lui face aux surinondations, devant le protocole d’indemnisations.


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