Agriculture de conservation Agro-écologie aux États-Unis : la « pomme de terre biotique » de Brendon Rockey

Christophe Diss Terre-net Média

Brendon Rockey producteur de pommes de terre dans le Colorado, intègre le management de l’écosystème sol-plante-faune dans son système de cultures. En pratique, sa démarche est centrée sur la gestion du carbone, le bannissement progressif des produits chimiques, une maximisation des apports organiques et le recours au biocontrôle. Résultats : deux fois moins de charges opérationnelles et des rendements équivalents à ses voisins.

Culture associée de pomme de terre-poisBrendon Rockey associe pommes de terre et pois dans sa ferme du Colorado. (©B. Rockey)

« Je ne suis pas bio… car en bio, on vous paye pour vous interdire des pratiques. Moi, je préférerais qu’on m'aide à mettre en œuvre des techniques vertueuses ». Avec ces mots, Brendon Rockey a recueilli l’approbation de son auditoire lors de la dernière assemblée générale de l’association Base. Depuis trois générations, Rockey Farms cultive la pomme de terre en rotation biennale et multiplie des plants sous serre. L’exploitation se situe à 2 300 mètres d’altitude sur un plateau des montagnes rocheuses du Colorado aux États-Unis. Le désert. 150 mm d'eau par an, l’irrigation est indispensable. Ces conditions extrêmes sont néanmoins plutôt favorables à la pomme de terre : les maladies du feuillage sont rares et les attaques de doryphores inexistantes. « Mais, dans un contexte aussi sensible, le modèle de production conventionnel induit plus de difficultés qu’il n’en règle. »

Sortir d'une agriculture linéaire

Le farmer considère que l’agriculture conventionnelle se raisonne dans un système linéaire où les difficultés se traitent séparément les unes des autres, « alors qu’elles sont en interrelation ». Concernant les insecticides, la fumigation des sols ou les nématicides, « la non-distinction des espèces utiles et des ravageurs est un non-sens entraînant des problèmes en cascade. » Laisser les sols nus les dégrade. « Une bonne structure s’obtient par un bon niveau de carbone organique qui dépend de son niveau global de vie. »

« Le carbone dans le sol, c’est comme le cash dans une économie… sans lui, l’ensemble s’arrête de fonctionner », renchérit l'agriculteur. « La source la plus importante de carbone se situe en premier lieu dans les racines vivantes des cultures et des couverts qui mobilisent un tiers de l’activité photosynthétique pour produire des exsudats. » Tel un commerce, ces exsudats sont produits afin d’obtenir quelque chose en retour : avec l’aide des mycorhizes, les plantes vont nourrir en carbone les azobacters qui leur fournissent de l’azote en retour. « La chercheuse australienne Christina Jones appelle cela le carbone liquide », souligne le producteur.

Ainsi, composts, engrais biologiques, auxiliaires, couverts et pâturage développent la fertilité biologique des sols de l’exploitation. Ces intrants ont en commun d’apporter soit du carbone aux micro-organismes, soit des micro-organismes au sol, voire les deux.

Une année sur deux consacrée à la couverture végétale

Pour une production en masse de ce carbone liquide, les couverts sont des alliés de choix. Mais avec une saison estivale d’à peine 100 jours sur les plateaux du Colorado, difficile d'allier production de vente et couverts. Brendon choisit de remplacer l'orge, en alternance des tubercules, par un mélange des 16 espèces végétales. Des relais de croissance s’opèrent  selon les plages de températures, d’humidité et d’ensoleillement.

Au menu de ce "super couvert" : le sarrasin qui solubilise le phosphore en sol alcalin ; les radis et navettes qui structurent le sol jusqu'à 3 mètres de profondeur permettant de supprimer un passage de travail du sol ; le millet et le sorgho qui explorent fortement le sol et ont un impact allélopathique significatif. Enfin, les légumineuses associées à des crucifères viennent compléter le tableau pour assurer l’accroissement du stock d’azote organique sur le long terme. Un seul travail du sol vient détruire le couvert avant la nouvelle campagne. Un voisin éleveur profite aussi du dispositif. Le pâturage du couvert a pris une place significative avant le travail superficiel en fin de saison.

Sols après incorporation des résidus d’une année complète de couverture.Les sols de l'exploitation après incorporation des résidus d’une année complète de couverture. (©B.Rockey)

De fait Brendon économise l’eau habituellement utilisée pour l’orge mais surtout il économise une quantité significative d’eau au retour de la pomme de terre : 300 mm d’eau pour une année normale de production, soit 250 mm de moins que les recommandations locales. « La circulation de l’eau dans le sol change, le besoin diminue. Mes pivots ne s’enfoncent plus et montent même sur les buttes de pommes de terre. Les problèmes de structure du sol ont disparu. »

Plantes compagnes et lutte intégrée 

L'agriculteur américain a, par ailleurs, observé que certaines plantes du couvert pouvaient passer l’hiver et se retrouver dans les pommes de terre sans que cela nuise à la culture. C’est ainsi que le pois, la gesse et le sarrasin lui ont progressivement été associés. Le but est désormais d’introduire une diversité maîtrisée dans la plantation.

Ces changements ont notamment permis de réduire l’utilisation d'engrais pour passer à une fertilisation entièrement organique. La flore adventice a évolué. Et ne reflète plus les problèmes de compaction du sol. Les conditions maintenant défavorables aux maladies et l’utilisation des champignons du genre Trichoderma ont permis d'abandonner progressivement les fongicides, sans perdre le contrôle des nématodes. Le binage finit également par être la seule arme de désherbage.

Des auxiliaires sont lâchés en serre et au champ. Le farmer sème des bandes de cosmos, œillets, bleuets, myosotis, pavot de Californie, gypsophiles, coréopsis, lobulaire maritime et belle de nuit pour leur fournir abri et nourriture. « Sans cela, les auxiliaires quittent la serre. Au champ, c’est pareil. »

Mélange florale pour flore auxiliaire.Mélange floral pour flore auxiliaire. (©B.Rockey)

Punaise tueuse, libellule, scarabée tigre, mouche des fleurs, coccinelle, coléoptère soldat, araignée et bacille thuringiensis constituent le panel d’auxiliaires mobilisés pour lutter notamment contre les pucerons. 

Des rendements stables et des charges divisées par deux

Dans cette conversion, Brendon a su préserver ses rendements et augmenter sa marge en baissant ses charges opérationnelles : moins de 900 € par hectare, contre 1 800 € en système conventionnel dans sa région (hors plants et labeur).

Comparaison des principales charges opérationnelles entre un système conventionnel économe du Colorado et le système agricole biotique de Rockey Farm.Comparaison des principales charges opérationnelles entre un système conventionnel économe du Colorado et le système agricole biotique de Rockey Farms. (©B. Rockey)

L’agriculteur a aussi développé avec d'autres une activité de distribution de semences de couverts et plantes compagnes, de vente d’insectes auxiliaires et d’engrais organiques afin de valoriser son expérience tout en complétant ses revenus (www.soilguys.com).


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