[Interview] Philippe Poussin (Cneap) Les 5 enjeux de la reprise dans les lycées agricoles

Terre-net Média

Fermés depuis mi-mars en raison de la pandémie de coronavirus, les lycées agricoles vont pouvoir rouvrir à partir de cette semaine dans les départements verts, soit sur la majorité du territoire, tout comme les établissements de l'éducation nationale. Philippe Poussin, secrétaire général du Cneap (Conseil national de l'enseignement agricole privé), insiste sur les nombreux défis pour la fin de l'année scolaire et au-delà.

interview philippe poussin secretaire general du cneap sur la reouverture des lycees agricoles apres confinement suite au covid 19 Le Cneap (Conseil national de l'enseignement agricole privé) se réjouit que les établissements professionnels soient prioritaires dans le cadre de la réouverture des lycées à partir de début juin y compris dans les départements orange. « Nous sommes heureux que le ministère de l'agriculture maintienne les stages de fin d’année et ait assoupli la "règle d'un élève par chambre" dans les internats  », poursuit Philippe Poussin, secrétaire général. (©Pixabay, Cneap // Création Terre-net Média)

Enjeu n°1 : Des cours en présentiel et distanciel

Terre-net (TN) : Comment votre réseau s'est-il préparé à la réouverture des lycées agricoles autorisée à partir de cette semaine en zone verte, soit dans presque toute la France  ?

Philippe Poussin (PP) : « Comme dans l'éducation nationale pour les écoles primaires et maternelles dès le 11 mai, nous devons mettre en place un nombre impressionnant de mesures sanitaires pour se protéger contre le Covid-19. Si elles sont, bien sûr, importantes pour garantir la sécurité de nos lycéens et du personnel, la faisabilité de certaines nous pose question. Dans tous les établissements scolaires, de l'enseignement agricole comme général, une surface de 4 m2 par élève est requise (cf. plan du ministère de l'agriculture datant du 21 mai, NDLR). La configuration de la plupart des salles de classe fait que seule une partie des effectifs pourra être accueillie.

Laisser de la latitude à chaque lycée.

Ce qui oblige à poursuivre le suivi pédagogique à distance. Les professeurs devront mener de front les cours en présentiel et distanciel, ce qui ne sera pas simple ni souhaitable, les méthodes de travail étant assez différentes. C'est pourquoi il me semble judicieux de laisser à chaque lycée une certaine latitude pour "interpréter" et adapter leurs locaux. »

Enjeu n°2 : l'hébergement dans les internats

TN : Qu'en est-il de l'accueil dans les internats ?

PP : « C'est un sujet complexe qui concerne 60 % de nos apprenants sur 50 000 environ. Pourtant, il n'était pas évoqué dans les premières circulaires du ministre de l'agriculture, qui s'appuyaient sur celles de Jean-Michel Blanquer, les filières générales comptant nettement moins d'internes. Puis, ce dernier a fixé la limite d'un élève par chambre. Or, celle-ci ne nous permettait de recevoir qu'un nombre restreint de lycéens. Grâce à nos échanges avec le ministère et la DGER, nous avons réussi à faire évoluer cette règle vers une surface de 4 m2 par pensionnaire, ce qui assouplit l’accueil tout en le sécurisant. »

Enjeu n°3 : les stages en entreprise

TN : Quels sont les autres enjeux de cette reprise ?

La pratique en milieu professionnel, cruciale pour nos jeunes !

PP : « Il importe qu'en juin, la majorité des élèves de plus de 16 ans en cursus professionnel puisse effectuer leur stage qui aurait dû démarrer, pour beaucoup, pendant la période de fermeture des lycées, même si le ministère a assuré qu'ils ne seraient pas pénalisés en cas de non-réalisation. Or, la pratique et la découverte du monde du travail sont cruciales dans leur formation et constituent des facteurs clés de motivation pour de nombreux jeunes. Il va falloir ajouter un avenant aux conventions qui, en général, sont déjà signées pour y intégrer le plan sanitaire de reprise d'activité des entreprises en espérant que certaines ne se désistent pas par peur d'engager leur responsabilité en cas de contamination par le coronavirus. Nos chefs d’établissement seront très vigilants quant au respect des mesures de protection. Malgré tout, ce contexte donne l'opportunité aux jeunes de se former à l'aménagement de dispositifs exceptionnels de prévention sanitaire en milieu professionnel. »

Enjeu n°4 : « mobiliser les jeunes sans notes »

TN : Avez-vous d'autres interrogations sur la fin de cette année scolaire ?

PP : « Les conseils de classe sont prévus au tout début du mois de juin. Chaque année déjà, beaucoup de lycéens restent chez eux dès qu'ils ont eu lieu. Alors après deux mois et demi de confinement, je me demande si l'arrêt des notes trois-quatre jours après la reprise les motivera à revenir en classe (à savoir : les établissements ont ou doivent recenser les élèves qui retourneront en cours, lesquels devront portés un masque fourni par leur famille, NDLR). D'autant que les vacances de printemps, si elles étaient nécessaires pour qu'apprenants et enseignants puissent se reposer en cette période particulière sur le plan scolaire et plus largement, elles ont fait l'effet d'une "coupure" dans un quotidien déjà bouleversé et qui s'était, après un temps d'adaptation, plutôt bien organisé. L’accueil des jeunes en juin ne se fera pas sur un emploi du temps classique.

Hausse du décrochage depuis les vacances de printemps.

Depuis, nous constatons globalement une baisse de la mobilisation des jeunes. Nous sommes passés de 3-4 % de décrocheurs à 30 % dans certains établissements. Mais cela ne veut pas dire que tous sont à longueur de journée devant la télévision, plusieurs travaillent sans doute sur la ferme familiale ou dans une exploitation voisine. Quant aux élèves en zones blanches ou qui n'ont pas internet et/ou d'équipement informatique, soit une proportion non négligeable dans l'enseignement agricole (zones rurales, 45 % de familles boursières), quelques-uns ont pu bénéficier d'un partenariat entre les ministères de l'éducation nationale, de l'agriculture et La Poste pour l'acheminement des contenus pédagogiques et des devoirs par courrier. Même si cette initiative ne s'est pas déployée partout, elle s'est révélée efficace là où elle l'a été tout en s'avérant coûteuse. »

Enjeu n°5 : « l'économie des lycées et territoires »

TN : Que pensez-vous de ce baccalauréat 2020 par contrôle continu ?

PP : « Pour le bac général option Biologie-Écologie et le bac technologique STAV, nous sommes soumis aux décisions de l'éducation nationale. Les épreuves écrites/orales de Terminale et écrites de Première ont été annulées depuis quelques temps déjà. Seule demeurait l'incertitude sur l'oral de français, qui a lui aussi été supprimé suite aux annonces de Jean-Michel Blanquer le 28 mai. Pour les diplômes professionnels, qui dépendent de l'enseignement agricole, le ministère avait déjà décidé d'un contrôle continu intégral. Lequel est de toute façon pas mal présent dans ces filières. Nous y sommes donc habitués. »

TN : Comment, à ce stade, se dessine la rentrée de septembre ?

PP : « Au niveau sanitaire, il est trop tôt pour savoir. Si jamais la crise ne s'est pas améliorée d'ici là, le mois de juin nous permettra de tester les dispositifs mis en œuvre dans chaque établissement en situation réelle. L'objectif : anticiper d’éventuels points de blocage pour s’y préparer au mieux. Au niveau des méthodes de travail en revanche, nous souhaitons poursuivre les techniques expérimentées avec succès pendant le confinement. Les professeurs se sont fortement mobilisés : ils ont su remettre en question leur façon habituelle d'enseigner pour développer l'utilisation des espaces numériques de travail (ENT), via l'échange de documents, des exercices en ligne, des forums et chats. Ils ont aussi réalisé des cours audio et vidéo, ou en visio-conférence. Une expérience sur laquelle il faut capitaliser.

Capitaliser sur de nouvelles méthodes de travail.

Par contre, selon les endroits, le taux d'inscription dans les établissements agricoles du réseau Cneap pour la prochaine année scolaire est 25 à 30 % inférieur par rapport à d'habitude à la même date et je crains que ce retard se ne rattrape pas entièrement en juin. Les portes ouvertes virtuelles, même si de nombreux lycées en ont organisé en proposant des solutions variées et originales, ne compensent pas les visites et la prise d'information en direct, l'enseignement agricole n'étant pas toujours bien connu du grand public. Cette baisse de recrutement menace l'équilibre économique de certains lycées agricoles, déjà fragile. Surtout qu'avec la fermeture des établissements, leurs activités autres que scolaires ont été suspendues (vente directe de produits agricoles, fourniture par cuisine centrale pour la restauration collective, garde d'enfants au sein de micro-crèches, etc.), d'où un impact financier pour ces structures et socio-économique pour les territoires, dont certaines communes par exemple n'ont pas d'autres commerces. 

Pour faire face à cette crainte, le Cneap a réagi dès le début de la crise sanitaire en mettant en place une campagne de communication à destination des jeunes et des familles. Intitulée "Alors, tu nous rejoins", elle a pour objectif d’informer, de faire connaître et de valoriser notre enseignement agricole. Celui que Didier Guillaume, ministre de l’agriculture et de l’alimentation, appelle lui-même une "pépite". Nous espérons vivement qu’elle portera ses fruits et nous encourageons tous les élèves en quête d’une orientation réussie à rejoindre l’un des 180 lycées du réseau Cneap ! »


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