[Décryptage] Covid-19 La ferme France à l’épreuve du virus

Nicolas Mahey Terre-net Média

La pandémie de la Covid-19 révèle les forces et les faiblesses de notre agriculture. Un an après le début de l’épidémie, le bilan est très contrasté. Certains secteurs, lourdement touchés, sont convalescents. D’autres, indemnes. Quels enseignements en retirer ?

La pandémie de Covid-19 a fortement chamboulé l'équilibre des marchés de la pomme de terre.La pandémie de Covid-19 a fortement chamboulé l'équilibre des marchés de la pomme de terre. (©Adobe Stock)

1. Essentiels

Le premier confinement suscite un élan de sympathie envers le monde agricole. Sur les réseaux sociaux, la FNSEA souligne l'importance du secteur primaire avec le hashtag #OnVousNourrit. Emmanuel Macron rappelle l’importance de « ne pas déléguer à d’autres la capacité de nous nourrir et [de] maintenir l’agriculture au centre des enjeux stratégiques d’avenir ». Pour autant, nombre d’agriculteurs doutent que la crise permette de lever durablement les critiques dont leur métier fait l’objet.

2. Continuité

Les agriculteurs continuent de travailler et les approvisionnements sont assurés. La chaîne alimentaire démontre sa capacité à résister. La crise met toutefois en lumière la dépendance de notre pays aux importations pour certains produits comme le soja ou les fruits et légumes, un secteur qui connaît par ailleurs une pénurie de main-d'œuvre saisonnière.

3. Habitudes

Retrait en drive, click and collect, vente à la ferme : les circuits courts progressent, le bio et l’origine France sont plébiscités. Cet engouement semble cependant retomber depuis l’été. Les grandes surfaces conservent leur place de leader sur la distribution des denrées alimentaires et demeurent le mode de ravitaillement privilégié des Français.

Face à la reprise de l'épidémie, plusieurs pays cherchent à assurer leur sécurité alimentaire et stockent : depuis août, les cours du blé, du maïs, du soja ou de l’orge s’envolent.

4. Différences

La crise n’a pas les mêmes impacts selon les productions : le porc, les œufs, le poulet sont peu touchés. Les ventes de steak haché explosent, mais sans réelles retombées économiques pour les éleveurs. Les ventes de fromages calent. L’arrêt de la restauration hors domicile impacte durement les viticulteurs, la filière canard ou encore la cidriculture.

5. Frites

Côté filières végétales, l’horticulture et la pomme de terre d’industrie s’effondrent. Entre mars et juillet 2020, 450 000 t destinées à devenir des frites ne sont pas consommées, occasionnant 200 M€ de perte chez les planteurs. Le ministère valide une compensation partielle à hauteur de 50 €/t. Une réduction de 15 % des emblavements est envisagée. La pomme de terre de consommation, tirée par la demande pendant le premier confinement, sort son épingle du jeu.

6. Biocarburants

Les aléas climatiques de 2020 impactent davantage le secteur grandes cultures que la pandémie de coronavirus. Toutefois, le maïs et les oléo-protéagineux en subissent les conséquences : en cause, la perte de compétitivité du débouché biocarburants, les confinements au niveau mondial ayant entraîné un ralentissement des déplacements et l’effondrement du prix du pétrole. Réactives, les filières se réorientent vers l’alimentation animale et la production de gel hydro-alcoolique.

7. Envolée

Suite à une très mauvaise moisson 2020, le blé français résiste en raison d’un bilan mondial tendu. Les exportations progressent de 15 %. Face à la reprise de l'épidémie, plusieurs pays cherchent aujourd’hui à assurer leur sécurité alimentaire et constituent des stocks : depuis août, les cours du blé, du maïs, du soja ou de l’orge s’envolent, dopés par les fonds d’investissements qui y voient des valeurs refuges. Revers de la médaille, les coûts de production des éleveurs pourraient augmenter en conséquence.

8. Soutien

Rapidement, l’État met en place un panel d’aides sociales, fiscales et bancaires. Sur 2020, la Mutualité sociale agricole verse ainsi 7,5 M€ aux agriculteurs en difficulté. Pointée du doigt pour ne pas avoir mis à contribution sa réserve de crise, l'Europe s'accorde finalement sur l'octroi de 8 Md€ dans le cadre son paquet de relance post-Covid.

9. Redressement

Le plan de relance annoncé par l'État prévoit une vingtaine de mesures à destination du secteur agricole. Plan protéines, reboisement, bien-être animal... 1,2 Md€ sont ainsi fléchés vers l’agriculture : l’enveloppe compte entre autres 135 M€ d’aides pour des équipements plus « verts », 70 M€ pour prévenir les aléas climatiques et 215 M€ sur le volet transition agroécologique.

10. Et demain ?

Quelles conséquences si la crise perdure ? Avec un recul de 6 % de la consommation de produits alimentaires entre octobre et novembre 2020 (chiffres Insee), les ménages commencent à accuser le coup. « Une contraction de débouchés supplémentaires pour l’agriculture », pointe Thierry Pouch, chef du service économie à l’assemblée permanente des chambres d’agriculture. Pour le think tank AgrIDées, « les pays qui résisteront le mieux seront ceux qui ont une industrie et une agriculture forte ».

Ce qu'ils en pensent...

Stéphane Limousin
Entrepreneur de travaux agricoles et polyculteur à Neuvy-Pailloux (Indre)
« La hausse des matières premières m’a permis de bien vendre mes récoltes »
Stéphane Limousin, polyculteur à Neuvy-Pailloux (Indre)Stéphane Limousin, polyculteur à Neuvy-Pailloux (Indre) (©Nicolas Mahey)« À l’échelle de mon activité, la crise a eu comme effet principal la chute des coûts du GNR. En 2019, le prix d’achat moyen de mon carburant était de 713 €/m3, contre 553 €/m3 l’année suivante. J’en ai profité pour commander des volumes importants avant la période des travaux et j’ai réalisé des économies substantielles. La hausse des matières premières m’a également permis de bien vendre mes récoltes, même si cela aurait pu être mieux. J’ai vendu du blé à 183 €/t en novembre : aujourd’hui le cours est à 220 €/t. Quant au plan de relance, c’est positif, mais je n’avais pas attendu pour investir dans du matériel de semis direct, par exemple, ou dans une faucheuse automotrice. Et c’est dommage que cette mesure ne s’applique qu'à du matériel neuf. »


Geoffroy d’Evry
Producteur de pommes de terre et polyculteur à Nampcel (Oise), président de l’UNPT
« J’ai pris la crise de plein fouet »
Geoffroy d'Evry, producteur dans l'Oise, est président de l'UNPT depuis fin juin 2020.Geoffroy d'Evry, producteur dans l'Oise, est président de l'UNPT depuis fin juin 2020. (©UNPT)« Toute ma production de pommes de terre est destinée à la transformation. C’est 30 % de mon assolement pour 1500 t/an. J’ai pris la crise de plein fouet : il y a d’abord eu du retard sur les enlèvements, puis l’industriel avec lequel je travaillais a été placé en redressement, son activité à l’export ayant subi la fermeture des frontières. Il a finalement pu me régler, mais au tarif de 45 €/t sur une base initiale de 120 €/t.  Bilan, environ 200 000 € de pertes sèches sur deux campagnes. Et je ne suis pas éligible à l’indemnisation car c’est mon acheteur qui a dégagé ma production. En 2021, je vais donc planter 15 ha de moins en pommes de terre d’industrie et augmenter mes surfaces en fécule où il y a encore des débouchés, et plus de blé et de betteraves. »

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