Stratégie fongicide céréales JY Maufras, Arvalis : « Il faut savoir s’adapter à la baisse comme à la hausse »

Nicolas Mahey Terre-net Média

Pour Jean-Yves Maufras, ingénieur chez Arvalis-Institut du végétal, un programme reste le meilleur moyen de « s’assurer une sécurité qui fonctionne dans de nombreuses situations », tout en restant souple sur le nombre de passages ou sur les doses.

Protection fongicide du blé.« L’avantage des programmes classiques est de s’assurer une sécurité dans de nombreuses situations, qui se justifie économiquement », précise Jean-Yves Maufras, d'Arvalis-Institut du végétal. (©Terre-net Média)

Terre-net Magazine (TNM) : Quelles céréales sont concernées par les maladies fongiques ?

Jean-Yves Maufras (JYM) : Le blé tendre et l’orge essentiellement. Le blé dur vient tout de suite après en termes de surface. On peut y ajouter le triticale, l’avoine, le seigle, etc. La principale maladie fongique est la septoriose. Ce n’est pas la plus nuisible, les rouilles le sont beaucoup plus mais sont moins fréquentes et plus faciles à contrôler. La septoriose est plus préoccupante, avec une nuisibilité nationale autour de 17 à 18 q de pertes à l’hectare. En 2016, on était à 25 q/ha ; en 2017, c’était moitié moins : 12 q/ha. La rouille jaune a été particulièrement virulente en 2014 : jusqu’à 4 traitements ont été appliqués localement contre 2,2 en moyenne. Depuis, l’élimination des variétés les plus sensibles a rectifié le tir. La rouille brune préfère les températures chaudes et touche plutôt le sud-ouest de la France. Cette année, il a fait sec dans ce secteur et il n’y en a pas eu ou très peu. Inversement, elle est arrivée dans le nord, tardivement, avec peu de conséquences.

En 2017, on a redécouvert l’oïdium, une maladie favorisée par l’alternance de conditions sèches et pluvieuses. Les symptômes — nombreux pustules blancs sur les feuilles — sont spectaculaires mais sa nuisibilité n’est pas significative. La fusariose, enfin, est une maladie de l’épi qui produit des mycotoxines rendant le grain impropre à la consommation. Elle est assez rare néanmoins, elle peut faire perdre une dizaine de quintaux par hectare. Le problème : si la teneur en mycotoxines dépasse la norme autorisée, la production n’est plus commercialisable, ce qui justifie le T3 quasi systématique sur blé dur.

TNM : Dans un programme classique, combien de fois intervenir et selon quelles modalités ?

JYM : Cette année, toutes céréales confondues, 2 traitements ont été réalisés en moyenne à l’échelle nationale contre 2,3 en 2016. Sur blé, pour simplifier, on traite une à trois fois, parfois quatre. Grosso-modo, les agriculteurs effectuent 2 passages en dessous de la Loire, et 3 au-dessus, en raison du climat. La pluie fait en effet "monter" la septoriose sur les feuilles. Or, il pleut davantage au nord qu’au sud et il fait plus froid : les producteurs sèment plus tôt ; le cycle végétatif de la plante est plus long et la maladie a plus le temps de s’installer. Ainsi, il est conseillé d’intervenir dès le stade deux nœuds, puis à nouveau au stade dernière feuille avant épiaison.

Jean-Yves Maufras« Le prix du blé est déterminant dans la fixation du seuil d’intervention », estime Jean-Yves Maufras. (©JYM)Les pratiques diffèrent cependant selon les régions. Certains ne traitent pas à deux nœuds, mais aux stades dernière feuille et épi. Ailleurs, on va compter trois interventions : à deux nœuds, dernière feuille et épi. L’avantage des programmes classiques comme ci-dessus est de s’assurer une sécurité dans de nombreuses situations, qui se justifie économiquement. Autre avantage : en année sèche comme 2017, les doses peuvent être réduites, jusqu’à supprimer complètement un traitement.

Ceux qui d’habitude pratiquaient systématiquement un T1 ont pu économiser une trentaine d’euros à l’hectare. Il faut bien sûr savoir s’adapter, à la baisse comme à la hausse. Tout le monde construit un programme moyen en novembre-décembre, puis le module selon la météo au début du printemps.

TNM : Y a-t-il des innovations prévues pour 2018 ? Comment commencer à bâtir sa stratégie fongicide ?

YVM : Rien de nouveau à l’horizon. Dernièrement, il y a eu les SDHI. Ce genre de nouveautés, bénéficiant d’un mode d’action inédit, est très satisfaisant. La septoriose devient vite résistante à beaucoup de familles chimiques. Quand une nouvelle fait son apparition, elle n’est pas connue par la maladie et est efficace, jusqu’à ce qu’elle soit suffisamment utilisée pour que les agents pathogènes parviennent à la contourner... Les profils variétaux sont toutefois en train d’évoluer vers des plantes de moins en moins sensibles.

Quant à la campagne en cours, impossible de faire des pronostics. Chez Arvalis, nous raisonnons de manière fréquentielle : on va semer telle variété dans telle région, où nous disposons d’un historique pluriannuel. Nous envisageons une nuisibilité potentielle sachant que la variété peut perdre, par exemple, 10 et 20 q/ha. À partir de là, nous construisons le programme pour 10 et 20 q/ha avec le niveau d’investissement correspondant. Pour deux variétés, ou deux régions, nous ne proposons donc pas la même chose. Au mois de mars, nous donnons des conseils du type "la septoriose est à tel endroit, sur telle feuille, il pleut, il y a contamination ou pas, faites l’impasse sur tel traitement ou au contraire allez-y".

On ne déclenche pas un traitement pour gagner deux ou trois quintaux.

TNM : Comment alléger la facture ? Une stratégie "low-cost" est-elle possible ?

JYM : Nous cherchons tous à faire des économies. Les phytos sont très chers. Il faut éviter les gaspillages et chacun essaie d’apporter la bonne dose. Après, c’est toujours la même histoire : il faut diminuer la protection en temps réel si la maladie est peu présente. On peut se fixer un minima, se dire "au-delà de cette limite, je ne traite pas". On prend alors un risque. Si la pression maladie est forte, et le programme trop léger, ça peut être préjudiciable. En revanche, nous recommandons de plus en plus de supprimer les triazoles sur septoriose lorsque la pression est faible au T1 et d’appliquer simplement un produit de contact. Le coût va baisser, mais il faut rester prudent car les triazoles sont encore très efficaces sur la rouille jaune…

TNM : A-t-on intérêt à définir un seuil d’intervention ? Sur quoi se baser ?

JYM : Les seuils se fixent naturellement. Aujourd’hui, le T1 revient à une trentaine d’euros, le T2 à 45 € et le T3 également à une trentaine d’euros. L’objectif serait idéalement de réduire le coût du T1 à 15 €, voire 0. Le coût du T2, lui, varie peu : c’est vraiment le traitement pivot. Diminuer la dose sur ce passage serait donc risqué. Le prix du blé est déterminant. Plus il est bas, plus l’investissement doit être minimisé. Aujourd’hui, le quintal est payé 13 € : si mon premier traitement me coûte 30 €, il doit, pour être valorisé, me faire gagner un peu plus de 2 q/ha, sans parler de la main-d’œuvre, du tracteur… Cela s’appelle le seuil de rentabilité économique. On ne déclenche pas un traitement pour deux ou trois quintaux : il faut qu’il m’en ramène au moins quatre ou cinq pour devenir rentable. Le T2, plus cher – le prix de quatre quintaux environ – l’est systématiquement. Le gain est toujours supérieur à l’investissement.

TNM : Qu’en est-il des techniques de lutte intégrée et des produits de biocontrôle sur grandes cultures ?

JYM : La lutte intégrée consiste à mettre en place, en amont, tous les facteurs qui empêcheront le développement des maladies. En un mot, il s’agit de trouver le bon compromis région/variétés en adoptant des pratiques culturales appropriées. Le biocontrôle permet de limiter les dégâts liés aux maladies via des mécanismes d’action et/ou d’interaction naturels. Employés seuls ou associés à d’autres moyens de protection, ces produits luttent contre les bio-agresseurs en prenant en compte les exigences écologiques, économiques et toxicologiques.

L’utilisation des micro ou macro-organismes, des auxiliaires, des médiateurs chimiques et des substances naturelles… reste extrêmement marginale en céréales. Autant elle est développée en cultures légumières sous serres, en arboriculture et en viticulture, autant elle est compliquée à mettre en oeuvre en plein champ sur de grandes surfaces ! La recherche s’oriente vers des molécules naturelles et des substances stimulant les défenses des plantes. Le soufre a été redécouvert. Son efficacité était connue sur oïdium et depuis trois ans, il obtient des résultats encourageants sur septoriose. Ce produit de contact s’utilise en préventif et agit sur les spores du champignon. Une autre matière active est disponible, la laminarine, mais les effets observés ne sont pas très probants selon moi.


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