Dès leur installation en 2009 sur la ferme familiale, située à la frontière entre l’Oise et l’Aisne, Aurore et Xavier Piot réfléchissent à une autre façon de cultiver pour retrouver de la rentabilité. Dans ces bons limons du Bassin parisien, ils sont confrontés à des soucis de fatigue des sols, avec une rotation betteraves-blé tendre-pommes de terre. « La première année, on a eu 2 ha de pommes de terre fécule non commercialisables sur les 22 ha cultivés, à cause du rhizoctone violet ».
Les producteurs, tous deux passionnés d’agronomie, travaillent alors les intercultures et la diversification de leur rotation : « en 5 ans, on est passé de 3 à 8 cultures, avec notamment du colza associé (féverole, sarrasin, lentille, trèfle blanc), du lin fibre, des pois de conserve, des haricots… pour arriver aujourd’hui à 14 cultures. On a également loué des terres à des voisins pour allonger le délai de retour en pommes de terre à 8 ans », explique Xavier Piot.
Modifier la boîte à outils
Les couverts végétaux se développent, les agriculteurs se penchent sur la fertilisation organique et les cultures associées. Petit à petit, la boîte à outils est modifiée pour « réduire le recours à la chimie et orchestrer les équilibres de la nature ». Aurore et Xavier Piot s’intéressent à l’usage des ferments lactiques, des extraits fermentés… « L’objectif : accompagner la dynamique de vie des sols et avoir une photosynthèse efficace. Chaque plante a un intérêt spécifique : l’extrait fermenté de consoude va aider à stimuler l’activité biologique du sol et booster les organes floraux, l’ortie est utile en phase de croissance active, elle aide à l’assimilation des minéraux, etc., explique Baptiste Maître, agronome indépendant. On peut trouver des extraits fermentés dans le commerce pour mettre le pied à l’étrier. Des agriculteurs en produisent eux-mêmes aussi, mais il faut avoir en tête le temps nécessaire pour aller cueillir les plantes et réaliser le suivi de la fermentation. Cela suit les règles de base : plus la température est stable, plus la fermentation se passe bien. »
« Attention aussi lors de l’application. L’outil le plus oxydant sur une exploitation agricole, ce n’est pas la charrue, mais bien le pulvérisateur. On peut faire l’inverse de ce qu’on cherche parfois. Il faut être bien vigilant quant à la qualité de l’eau et de la pulvérisation. »
Fini la logique « Un problème : une solution »
« À la ferme de l’Arbre, on achète des oligo-éléments et de la vitamine C, tout le reste est fait maison aujourd’hui, précise Xavier Piot. Nous produisons environ 4 000 l d’extraits fermentés d’ortie, 2 000 l de consoude et 2 000 l de renouée du Japon chaque année, ainsi que 70 000 l de ferments lactiques. Ces derniers sont réalisés pour 1 à 2 mois, et nous conservons les extraits fermentés jusque trois ans dans des cuves de 1 000 l. »
« Nous sommes sur le chemin de l’autonomie, cela demande une grande capacité d’adaptation et d’innovation car la logique n’est plus « un problème : une solution », il faut expérimenter et chercher comment ça se passe dans la nature. Nous nous intéressons notamment aux plantes bioindicatrices (travaux de Gérard Ducerf) et à la trophobiose, concept proposé par Francis Chauboussou (1908-1985), chercheur à l’Inrae de Bordeaux, qui met en avant que l’application de produits phytosanitaires sur les cultures les rend plus sensibles aux attaques de ravageurs et donc conduit à une plus grande dépendance des plantes à ces produits. »
Les deux agriculteurs conseillent de se former, « afin d’élargir le champ des possibles ». Ils y consacrent, eux-mêmes, entre une et deux semaines par an, avec des conseillers techniques et à travers des visites d’exploitations (Association Base, Ceta d’Attichy…).
Priorité à la qualité des semis et au désherbage
Forts de tous ces retours d’expérience, Aurore et Xavier Piot décident, en 2022, de franchir le pas de l’agriculture biologique. « N’avoir aucun recours à la chimie s’est révélé plus compliqué que ce que j’imaginais, mais c’est un défi passionnant ! », estime le producteur. « La priorité numéro un sur l’exploitation, c’est de soigner la qualité des semis. Nous sommes aussi très attentifs au désherbage des cultures, il est primordial de ne pas louper les bons créneaux. Je peux arrêter la moissonneuse-batteuse si le moment est propice pour aller désherber mécaniquement les haricots par exemple ! On prend soin également de couper les têtes de chardons dans les parcelles. » Pour le travail du sol, « il faut être pragmatique et s’adapter en fonction des cultures et des conditions. On a remis en route la charrue avec le passage en bio et environ 20 % de la SAU est labourée chaque année ».

Trois campagnes plus tard, le couple ne regrette pas son choix. « On sait qu’on peut perdre environ 10 % des cultures tous les ans, il faut l’accepter. Mais sans résidu d’herbicides, il reste toujours la possibilité de semer du sarrasin en juin. Et on s’en sort mieux d’un point de vue économique », note Xavier Piot. « Le fait d’avoir un assolement diversifié permet aussi de mieux répartir les risques. »
En blé tendre, les producteurs enregistrent des rendements pouvant aller de 35 à 80 q/ha selon les types de sols (cranettes et limons), pour une moyenne de 53 q/ha en 2025, contre 85 q/ha en conventionnel sur 10 ans.
Calcul des marges comparatives en blé tendre pour la récolte 2025 (€/ha) :
Blé conventionnel | Blé bio | |
Semences | 40 | 65 |
Engrais | 300 | 165 |
Oligo-élements et vitamines | 20 | |
Désherbage chimique | 140 | 0 |
Désherbage mécanique | 0 | 30 |
Désherbage manuel | 0 | 60 |
Fongicides | 70 | 0 |
Insecticides | 10 | 0 |
Anti-limaces | 10 | 0 |
Charges/ | 570 | 340 |
Rendement | 7,5 | 5,3 |
Prix de vente | 170 | 350 |
Chiffre d’affaires/ha | 1 445 | 1 855 |
Marge brute | 875 | 1 515 |
Xavier Piot détaille un exemple d’itinéraire technique en blé tendre :
- Semis fin octobre (450 gr/m²), semences traitées avec ferments lactiques et acides humiques ;
- Désherbage à la herse étrille à l’automne et passage d’oligo-éléments et de vitamine C sur végétation pour limiter la pression pucerons ;
- Si possible, passage de houe rotative en sortie d’hiver ;
- 50 u de soufre fin février et 40 u N en bouchons, engrais organique pour favoriser le tallage ;
- Semis de trèfle blanc au printemps à 5 kg/ha (pompe à azote pour le système) ;
- 3 passages en végétation (avril, mai et juin) avec extraits fermentés et oligo-élements (pulvérisateur de 4 000 l et de 36 m de largeur).

« On vise des sols en bonne santé, une photosynthèse de qualité et une meilleure qualité nutritive des produits, aujourd’hui on est fiers de nos produits. »
Avec le passage en agriculture bio, Aurore et Xavier Piot ont dû arrêter la betterave faute de débouchés, mais ils travaillent en lien avec d’autres agriculteurs pour y remédier, via la FABrique à sucres, projet de micro-sucrerie dans les Hauts-de-France. Le couple prévoit ainsi 2 ha de betteraves dans son assolement 2026 pour fournir la ligne pilote, et 12 à 15 ha pour la campagne 2027.