« Il y a 5-6 ans, il fallait une tonne de blé pour acheter une tonne d’engrais, aujourd’hui il en faut 2. On est arrivé au bout du bout, avec trois années dans le rouge pour les exploitations céréalières », estime Christophe Grison, agriculteur dans l’Oise et président de la coopérative Valfrance.
« Il faut sécuriser les récoltes 2026 et 2027 »
Alors qu’Emmanuel Macron avait annoncé en début d’année que le dispositif MACF, en vigueur depuis le 1er janvier 2026, serait révisé afin d’être suspendu de façon rétroactive pour les engrais, la présidente de la Commission européenne aurait finalement décidé de ne pas soumettre cette suspension au Parlement. Une volte-face qui indigne les représentants des producteurs de grandes cultures : pour eux, la suppression des droits de douane sur les engrais azotés importés en UE, confirmée le 24 février et censée réduire les coûts des agriculteurs, est bien loin de compenser les effets du MACF.
« Le ratio prix des engrais/prix des céréales n’a jamais été aussi défavorable qu’aujourd’hui », souligne Cédric Benoist, agriculteur dans le Loiret et secrétaire général de l’AGPB1. Pour l’organisation, « le dispositif du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) a été mal construit, on fait peser tout le poids de la décarbonation sur les exploitations agricoles, ce n’est pas possible ».
Si l’AGPB, l’Afcome2, Arvalis, la Coopération agricole et NégoA3 n’entendent pas s’opposer aux objectifs de décarbonation, ils ont parlé d’une voix commune ce mercredi 25 février pour demander « une pause technique du MACF ». « Il y a eu des effets d’annonces (sur un mécanisme de compensation à l’échelle française, NDLR), qui ne sont pas actés pour le moment. Il faudrait un doublement du budget de la Pac pour compenser véritablement cette mesure », assure Cédric Benoist.
« Un surcoût de 65 à 110 €/ha »
« Cela fait peser aujourd’hui un risque structurel sur la production agricole française, nous sommes inquiets tant sur le rendement que sur la qualité. La situation est ubuesque : produire devient moins compétitif que de ne pas produire », observe Xavier Bernard, président du groupe éponyme et secrétaire de NégoA. « À chaque nouvelle annonce concernant le dispositif, le prix des engrais augmente… Avec une suspension immédiate du MACF, l’objectif est de sécuriser les récoltes 2026/27 et reprendre une bouffée d’air, avec un calendrier réaliste », soutient Christophe Grison.

« De manière schématique, la formule de calcul est basée sur l’intensité carbone des engrais, c’est-à-dire les émissions carbone qu’ils génèrent, qu’on multiplie par le tarif du carbone sur le marché européen », explique Emmanuel Nizon, chargé d’affaires publiques/réglementaires à l’Afcome.
Concrètement, « à horizon 2034, cela pourrait représenter un surcoût de 65 à 110 €/ha selon les contextes pédo-climatiques des exploitations, d’après l’étude d’impact d’Arvalis, avec deux hypothèses de prix du carbone (100 €/t et 140 €/t), soit 15 à 25 € de surcoût par tonne de blé tendre produite, note Oscar Godin de l’institut technique. Quel que soit son choix, un agriculteur sera perdant, à cause de l’augmentation des charges de production ou de l’impact sur le rendement et/ou le taux de protéines que pourrait engendrer une réduction de la dose d’engrais azoté apportée ».
1. AGPB : Association générale des producteurs de blé
2. Afcome : Association française de commercialisation et de mélanges d’engrais
3. NégoA : Fédération des négociants agricoles