Diversification Le tabac pour limiter la dépendance vis-à-vis des industriels

Yoann Frontout Terre-net Média

Du maïs aux haricots, du tabac à la patate douce… Les rotations s’inventent et se réinventent dans l’exploitation de Benoît Labouille. C’est l’histoire d’une pluralité de spécialisations, plutôt que celle d’une diversification, que nous conte l’agriculteur.

Benoît Labouille devant une parcelle de tabacBenoît Labouille vise un double objectif en introduisant de nouvelles cultures : créer de la valeur ajoutée et gagner en autonomie. (©Yoann Frontout)

À la fin des années 50, le maïs arrive dans le sud de la Gironde. La céréale y est implantée sur de vastes parcelles irriguées et de nombreuses exploitations se spécialisent en maïsiculture. Aussi, lorsque Benoît Labouille s’installe en 2013 sur la ferme familiale Pinchagut à Bourideys, celle-ci fait de la monoculture de maïs.

Un modèle fonctionnel, bien adapté à la zone, mais que l’agriculteur souhaite faire évoluer. En introduisant de nouvelles cultures, il vise un double objectif : créer de la valeur ajoutée et gagner en autonomie. Une diversification ? Oui, mais Benoît Labouille n’est pas un adepte du terme, trop souvent associé à l’idée de cultures principales et secondaires.

Or, dans ses logiques de rotation, elles se valent toutes. Non pas en termes économiques – même si une espèce, qui n’est pas gage d’une plus-value en elle-même, l’est à l’échelle du système - mais dans la façon de les appréhender. Ajouter une nouvelle culture, c’est faire évoluer son exploitation, remodeler son travail, repenser l’ensemble de la production. Et tout ceci n’a rien d’optionnel.

Ne pas chercher l’exotisme

Pour le choix des espèces, l’agriculteur se tourne en premier lieu vers ce qui se fait couramment dans la région. Le contexte pédologique, un terrain sableux se réchauffant facilement, et les équipements présents offrent plusieurs alternatives, parmi lesquelles Benoît Labouille tire son quatuor gagnant (haricot vert, maïs doux, maïs semence et colza semence) qui lui « permet de dégager un revenu supplémentaire sans investissement spécifique ».

Pour les haricots verts par exemple, le matériel nécessaire est identique à celui du maïs, les risques sont limités et la plus-value facilement accessible. Par ailleurs, deux récoltes sont possibles, une première au 14 juillet et une seconde le 20 septembre. Le producteur peut alors laisser les parcelles en herbage durant l'hiver, pour moins fatiguer le sol, et y faire pâturer moutons et vaches venant des Pyrénées.

Maïs doux et colza semence, quant à eux, fonctionnent bien en rotation. Le maïs doux, en première culture, libère les terres tôt, fin août, pour semer le colza semence au 20 septembre. Puis un autre maïs doux est semé dès que le colza semence est récolté. Ainsi, trois récoltes sont réalisées en deux ans. « Ici en hiver, on ne peut cultiver que du colza semence », explique Benoît Labouille. Les adventices gelant, il est en outre assez facile à mener puisqu’il ne nécessite qu’un seul désherbage.

Vers un marché de niche ?

Deux inconvénients apparaissent néanmoins rapidement dans ce système de rotation. « La volatilité du prix du maïs ne se répercute pas dans l’année sur les nouvelles cultures, mais d’une campagne sur l’autre si. Quand le cours du maïs monte, ceux du haricot vert, du maïs semence ou du maïs doux augmentent »… et inversement.

Je dépends toujours des industriels et leurs demandes peuvent subitement évoluer.On dit souvent que la diversification diminue les risques, notamment de marché. Là, ce n’est pas le cas. « De plus, je dépends toujours des industriels, ajoute l’agriculteur, et leurs demandes peuvent subitement évoluer. » Voire disparaître totalement, comme l’exploitant l’a vécu pour des contrats en maïs semence et haricots verts, qui n’ont pas été renouvelés pour des raisons indépendantes de son travail.

Des résultats d’essais techniques, réalisés dans les années 80, interpellent alors Benoît : du tabac planté dans les environs avait donné de bons rendements. Malgré un marché en déclin et la suppression de l’aide spécifique de l’État, une coopérative, Tabac Garonne Adour, recherche des producteurs dans la région pour la marque locale qu’elle a lancée en 2008 : le 1637. Serait-ce là l’occasion de se soustraire quelque peu au joug du maïs ?

Le producteur décide de tenter l’aventure. En 2015, il plante du tabac de remplissage de Virginie. Une diversification qui requiert cette fois des investissements : l’achat d’une planteuse, d’un enjambeur d’aide à la récolte et de six fours pour le séchage. Un pari gagnant ?

Récolte du tabacLa récolte du tabac représente une forte charge de travail pour l'exploitation de Benoît Labouille, elle s'étend sur deux mois et demi. (©Benoît Labouillle)

Une idée... pas fumeuse

« Les premiers rendements, 2,8 t/ha, sont corrects, la qualité également, mais les temps de travaux trop longs. À ce moment-là, je n’ai pas de référence pour évaluer nos performances », se souvient l’agriculteur. S’il faut du temps pour planter (2 ha/jour aujourd’hui), la récolte exige encore davantage de travail : elle s’étend sur deux mois et demi, à raison de 5 jours de 7 à 12 h par semaine. Le tabac est en effet ramassé à la main feuille par feuille, en commençant par les plus basses, afin d’éviter la surmaturité. Heureusement, Benoît se fait épauler par sept saisonniers.

« Cette culture est vraiment intéressante car, même si la récolte est difficile, on peut s’améliorer continuellement », souligne-t-il. En optimisant simplement le demi-tour de l’enjambeuse ou la répartition des tâches, il gagne beaucoup de temps.

L’année dernière, il obtient un rendement de 4 t/ha. « Les 7 ha de tabac, soit 5 % de la surface totale de la ferme, dégagent un cinquième du chiffre d’affaires », confie l’exploitant. Si la culture est à haute valeur ajoutée, cela n’efface pas son point faible : « Si je connais le prix à l’avance, je suis toujours lié à un industriel. »

La patate douce, en parallèle

Benoît Labouille débute donc, en parallèle, une production originale, la patate douce, pour laquelle il part de zéro, sans référence technique. Malgré les difficultés, le marché est là : il peut vendre dès la première année sa « douce des sables ». « Ce qui compte, c’est de sortir un produit tous les ans, et qu’il soit vendable et vendu, afin de pérenniser sa clientèle et renvoyer une image sérieuse », résume l’agriculteur aux multiples casquettes.

Le maïs est devenu secondaire.D’ailleurs, comment jongle-t-il de l’une à l’autre ? « Les pointes de travail n’ont pas lieu sur les mêmes périodes, répond-t-il. La semaine prochaine, l’exploitation sera spécialisée dans le tabac, puis quand la récolte sera terminée, à partir d’octobre, elle le sera en patate douce. Le maïs, lui, devient secondaire. Il est récolté le week-end. »

La céréale intervient par ailleurs en rotation dans toutes les parcelles, afin d’éviter le développement du sclérotinia, ce champignon qui peut faire beaucoup de dégâts sur le tabac, les haricots verts, la patate douce et le colza. La culture de départ est donc positionnée dans les cycles culturaux de façon à protéger les nouvelles espèces. Si l’on veut parler de diversification, ce serait presque sur un modèle inversé !


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