Tribunes « L’agriculture, un enjeu géostratégique mondial »

Terre-net Média

Le même jour, Thierry Pouch, économiste, et Gérard Le Puill, journaliste, ont présenté leur vision de la dimension stratégique de l’agriculture et de la sécurité alimentaire. De réels enjeux pour la paix et le développement économique. Deux tribunes extraites de Terre-net Magazine n°31.

Thierry Pouch, économiste à l'ApcaSelon Thierry Pouch, économiste à l'Apca(1), « ce sont la sécurité alimentaire et les politiques de développement agricole qui doivent orchestrer l'organisation des marchés ». (©Apca)Thierry Pouch, économiste à l’Apca(1) : « L’agriculture pourrait devenir un vecteur de paix dans le monde. Elle sera dans les prochaines années un sujet de politique étrangère au cœur des relations entre les Etats. Et avec son climat favorable et sa surface agricole importante, qui sont les joyaux de la France, notre pays détient plusieurs atouts pour s’affirmer et rayonner sur la scène internationale.

Les marchés savent qu’ils peuvent compter sur la France pour s’approvisionner quand d’autres pays producteurs sont exposés à des accidents climatiques récurrents, qui réduisent drastiquement les quantités de grains exportables. Parmi les huit grands exportateurs mondiaux de céréales, la France est en effet le seul pays à être relativement épargné et à garantir sur les marchés près de 23 Mt de grains ! La variabilité de sa production d’une année sur l’autre est en effet l’une des plus faibles au monde. Et surtout, elle est le premier exportateur de céréales de l’Union européenne, aux portes du Maghreb et des pays du sud de la Méditerranée, première région mondiale importatrice de céréales.

La sécurité alimentaire dans les mains du marché

Cette approche géostratégique de l’agriculture française est celle que je défends avec Sébastien Abis dans un essai intitulé "Agriculture et mondialisation. Un atout géopolitique pour la France". Elle dépasse la dimension agricole et nourricière et s’inscrit au cœur des enjeux régaliens des gouvernements et des Etats, au même niveau que la défense nationale. L’agriculture et la sécurité alimentaire constituent de réels enjeux pour la paix et le développement économique.

L’agriculture soulève des questions d’avenir pour le 21ème siècle, inenvisageables au 20ème, marqué par un exode rural sans précédent sur tous les continents et par des excédents agricoles à gérer sans que le nombre de victimes de la faim et de la malnutrition diminue. La sécurité alimentaire n’est plus seulement un problème de production, puisque la planète est d’ores et déjà en mesure de nourrir plus de 10 milliards d’êtres humains, mais un problème d’accès et de répartition de la nourriture disponible.

Par exemple, au Moyen-Orient, la sécurité alimentaire et la paix dépendent de la maîtrise des eaux entre Israël et la Jordanie. En Syrie et dans la Corne Est de l’Afrique, ce sont les guerres qui appauvrissent et rendent la nourriture inaccessible. Les moyens à mettre en œuvre pour relever le défi alimentaire de 2050 sont en totale contradiction avec les idées des années 1980 : les experts de l’Organisation mondiale du commerce et des autres institutions internationales étaient alors convaincus des effets positifs du libre-échange ; ils ont donc mis la sécurité alimentaire dans les mains des acteurs du marché et également, depuis 2007, dans celles des acteurs financiers. Ainsi, en livrant au marché mondial des pays incapables de pourvoir aux besoins de leur population, ils ont rendu les Etats les plus pauvres encore plus pauvres.

Mais il a fallu attendre 2007 et les émeutes de la faim pour faire prendre conscience, aux gouvernements, que les marchés ne pouvaient pas assurer la sécurité alimentaire, devenue entre temps un enjeu politique. Le G20 agricole de 2011, présidé par la France et qui rassemblait les vingt principales puissances économiques de la planète, s’inscrit dans cette mouvance sans pour autant remettre en cause le fonctionnement du marché. Car plus que l’absence de nourriture, c’est la pauvreté qui met en péril la capacité d’acheter des aliments puisque les prix des denrées de base sont trop élevés pour pouvoir se nourrir.

Autrement dit, ce sont la sécurité alimentaire et les politiques de développement agricole qui doivent orchestrer l’organisation des marchés avec la création de marchés régionaux. C’est aussi autour de ces enjeux à relever que la Fao doit se réorganiser et devenir plus réactive.

Croire à l’autosuffisance alimentaire de tous les pays est irréaliste

Mais croire à l’autosuffisance alimentaire de tous les Etats est irréaliste car il y aura toujours des pays importateurs. Les exportations françaises de céréales contribuent, à court terme et à leur façon, à l’approvisionnement et donc à la stabilité intérieure de ces pays importateurs. Dans ces conditions, il faut s’interroger sur la décision de « verdir la Pac pour produire plus », indiquent les auteurs de l’essai. Mais à moyen terme, il revient à l’éducation, à la formation agricole et à la recherche de remplir cette mission de développement, en élaborant de nouveaux modèles de production.

Enfin, une autre dimension géostratégique de l’agriculture réside dans son rôle d’amortisseur de la crise économique, là où elle occupe une part importante de la population active. En France, elle est avec l’industrie agroalimentaire, l’un des secteurs qui a le mieux résisté à la baisse d’activité. »

Gérard Le Puill, journaliste(2)« Alors que la France finalise l’adaptation de la réforme de la politique agricole commune pour 2015 et que le gouvernement prépare la loi d’avenir pour l’agriculture, j’ai voulu dans mon dernier livre(3) réfléchir aux enjeux agricoles et alimentaires des prochaines décennies. L’agriculture est à réinventer dans la manière de produire.

Ma réflexion part de plusieurs données incontournables : l’augmentation de la population mondiale, qui devrait atteindre 9 milliards d’êtres humains en 2050 ; la quasi-certitude que les énergies fossiles seront de plus en plus chères au fil des ans ; la nécessité d’avoir une agriculture économe en intrants qui, tout en demeurant très productive, puisse contribuer à ralentir le réchauffement climatique. Il faut répondre à tous ces enjeux en même temps. Mais on ne peut pas courir plusieurs lièvres à la fois tout en cherchant à conquérir des parts sur le marché mondial du beurre, de la poudre de lait et des viandes d’entrée de gamme produites pour beaucoup à partir d’animaux nourris avec des aliments importés, sans aucune maîtrise des prix. D’autant que cette conquête est souvent aléatoire.

Produire mieux dans 40 ans et après

Nous devons certes exporter vers les pays tiers ce qui se vend bien : certaines céréales, les vins et les spiritueux, les fromages et, d’une manière générale, les produits de haut de gamme. Mais, la priorité sur chaque ferme désormais doit être de tendre vers une plus grande diversité des productions, vers plus d’autonomie fourragère pour l’élevage, vers plus d’agro-écologie dans les assolements.

A partir de rencontres sur le terrain, la seconde partie de mon livre aborde les stratégies à développer, dès à présent, pour produire mieux dans 40 ans et après. Par exemple, le non-labour et le travail simplifié des sols, la production de protéines végétales afin de réduire les importations ou encore l’agroforesterie, trop souvent oubliée au 20ème siècle tout comme les ceintures vertes autour des villes. »

Couverture Terre-Net Magazine n°31  Consultez Terre-net Magazine en ligne ICI. (©Fotolia, Terre-net Média, Création Terre-net Média, ministère de l'Agriculture)(1) Thierry Pouch est économiste à la direction "économie des agricultures et des territoires" de l’Apca (Assemblée permanente des Chambres d’agriculture) (2) Gérard Le Puill est journaliste à L’Humanité et à La Terre (3) intitulé "Produire mieux pour manger tous d’ici 2050 et bien après", Pascal Galodé éditeurs Rubrique réalisée par Frédéric Hénin

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