Témoignage « D’un système hyper-productiviste à un système agro-durable productif »

Terre-net Média

À l'arrivée de Freddy Merkling il y a 25 ans, l'exploitation de l'EPLEFPA du Bas-Rhin perdait de l'argent. Son nouveau directeur décide alors de revoir les pratiques : stopper les pertes de matière organique en diminuant le travail du sol et en ayant recours aux couverts végétaux, lancer un projet houblon, qu'il convertira plus tard en bio, produire de l'énergie photovoltaïque, etc. Il nous explique en détail ces changements et leur mise en œuvre.

Freddy MerklingPour Freddy Merkling, le principal frein au changement ne se trouve pas au niveau technique, mais plutôt au niveau humain. (©Trame/Pixabay)

 L’exploitation :
- Exploitation agricole de l’EPLEFPA du Bas-Rhin (Obernai, Bas-Rhin)
- 30 ha de houblon bio ; 10 ha de grandes cultures bio ou en conversion (pomme de terre, chou à choucroute, luzerne) ; 35 ha de grandes cultures en conventionnel (blé, betterave, seigle, maïs)
- 200 bovins à l’engraissement
- Énergie : toiture photovoltaïque (620 m²) et une unité de méthanisation (240 kWelectrique)
Les hommes et les femmes qui travaillent : Freddy Merkling, 3 salariés permanents, 2 apprentis et les élèves de l’établissement
Main-d’œuvre saisonnière pour le houblon principalement (2 ETP)

Les pratiques initiales

« À l’origine, le système était Hyper-productiviste avec un grand H. L’exploitation faisait partie du club des 100 quintaux : les premières exploitations en France qui ont dépassé 100 quintaux de rendement en blé ! Nos sols, des limons argilocalcaires, font partie des meilleurs sols de la planète. Nous avons 17 mètres de lœss sous nos pieds. La nappe phréatique est à 17 m avec un réservoir d’eau quasi illimité. À l’époque, tout cela paraissait indestructible. Sauf qu’en 1970, quand l’exploitation a démarré, les sols avaient 4 % de matière organique et qu’en 1995, on était tombé à 1,5.

Freddy Merkling
Âge : 56 ans  - Formation initiale : BTS machinisme agricole, diplôme d’ingénieur d’Agrosup Dijon 
Fonction et ancienneté : directeur de l’exploitation agricole de l’EPLEFPA du Bas-Rhin depuis 25 ans
Implication dans les réseaux de Trame : adhérent AAMF
Autres implications : exploitation adhérente de 3 Cuma, partenaire de l’association des houblonnais alsaciens, de l’association des houblonniers de France
Contact : expl.obernai@educagri.fr

Les changements

Quand je suis arrivé, il y a 25 ans, je me suis dit qu’on allait droit dans le mur. Un premier changement a été de créer les conditions pour que l’exploitation cesse de perdre de l’argent. En 1998, nous avons lancé un projet houblon et augmenté le nombre de taurillons (pour aller à 240 taurillons), pour pouvoir rémunérer les hommes. Aujourd'hui, nous sommes redescendus à 200 taurillons. Nous avons « moins de casse », moins de problèmes. Deuxième point : il fallait arrêter les pertes de matière organique. Nous avons réduit drastiquement le travail du sol. Dans la région, 70 % des sols sont nus en hiver. Nous sommes passés à 90 % de couverture. Nous utilisons du compost, des engrais verts. La matière organique est remontée à 2,5 %. Nous favorisons la biodiversité avec des haies, des bandes fleuries.

Nous produisons aussi de l’énergie photovoltaïque depuis 2009 et avons une unité de méthanisation depuis 2013 de 2 000 mégawattheures. Cela dégage des revenus non négligeables. Nous avons aussi converti au bio toutes nos surfaces en houblon et une partie des autres cultures. En 2008-2009, le ministre de l’agriculture a émis l’idée que, dans chaque région, au moins une exploitation de lycée soit bio. En Alsace, aucune des quatre exploitations de lycée, très spécifiques, ne voulait passer 100 % en bio. Nous avons proposé de convertir notre production de houblon. Nous avions perdu notre principal débouché (un acheteur américain). Nous cherchions à relancer le houblon en trouvant de nouveaux clients. Nos charges ne permettant pas d’être compétitifs au niveau mondial, pour lutter, il fallait apporter quelque chose de nouveau. Le bio est une niche particulière qui n’existait pas et les micro-brasseries se sont beaucoup développées, ce qui a été une chance.

Les difficultés rencontrées et les solutions

La principale difficulté a été la résistance de certains hommes au changement. Pour la conversion bio, nous nous sommes heurtés à des personnes au sein même du lycée qui ne voulaient pas en entendre parler. Toutes les avancées doivent être arrachées à l’administration, à la profession…

Pour le projet de méthanisation, qui a duré six ans, nous en avons entendu « des vertes et des pas mûres ». Il y a même eu une fronde au lycée parce que quelqu’un avait soi-disant entendu parler d’une unité de méthanisation qui avait explosé en Allemagne. Il s’est avéré qu’en réalité il n’y avait pas eu d’explosion mais une rupture de la cuve.

Les sources d’information  

Je parle couramment allemand et les contacts sont très faciles avec les houblonnais bio allemands. Nous allons voir, visiter, nous participons à des réunions avec eux. Nous avions déjà ces échanges, avant même la conversion. Nous savions où nous allions, quels étaient les risques… Même si nous avons des infos, nous continuons quand même d’apprendre tous les jours. Nous avons aussi des contacts avec des collègues producteurs de houblon tchèques, polonais, anglais espagnols. Les producteurs de houblon se rencontrent régulièrement et c’est un atout.
Nous avons aussi la chance de pouvoir faire des réunions, des tours de plaine avec les collègues enseignants et chercheurs, sans compter les autres réunions auxquelles nous participons les uns ou les autres.

L’apport du collectif

La participation à AAMF (Association des agriculteurs méthaniseurs de France) ou les contacts avec les houblonnais allemands nous permettent des échanges sur les pratiques, le partage d’expériences, par exemple sur les cultures dérobées, ou la culture de plantes vivaces comme la mauve de Virginie pour la production de biomasse. C’est grâce aux échanges avec les autres que nous progressons : en agronomie, il n’y a pas de certitudes.  

Les bénéfices

- C’est avant tout une aventure humaine. L’homme a toujours été au centre du projet. Nous sommes une très bonne équipe : les permanents, les apprentis, les élèves, les enseignants, l’équipe de direction.

- Au niveau économique, l’exploitation est viable. 

- Il y a un an, nous avons pu embaucher un troisième salarié.

- La quantité de matière organique dans les sols est remontée à 2,5 %. Nous n’avons plus besoin d’acheter d’engrais.

La perception du métier aujourd'hui

- Je dirais que nous sommes passés d’un système hyper productiviste à un système agro-durable productif. Pour moi, le terme productif a un sens positif : nous cherchons à produire mais pas exploiter. D’ailleurs, le terme exploitation m’a toujours choqué car quand on a fini d’exploiter, on s’en va ailleurs. C’est l’inverse de ce que l’on veut.

- Il me tient à cœur de transmettre à la génération future l’outil qui a été confié à notre équipe actuelle, dans une situation meilleure ou au moins égale à celle dans laquelle nous l’avons récupérée.

- Il y a beaucoup de richesses dans les 200 exploitations agricoles des EPL, c’est énormément de travail effectué et en même temps, notre statut de directeur d’exploitation devient de plus en plus difficile, nous avons de plus en plus de contraintes administratives. 

- L’agro-écologie, c’est l’avenir du peuple. La nourriture, c’est la base : seule une société nourrie sainement peut travailler efficacement. Et des gens se posent encore la question de savoir s’il faut changer ! Je dis souvent aux élèves : c’est votre avenir qui est en jeu, il vous faut prendre les devants pour faire bouger les choses.  

Et si c'était à refaire ?

Mon regret, c’est la lenteur du changement : pas au niveau technique, mais au niveau humain, dans la tête des gens. La peur du « qu’en dira-t-on » est un frein beaucoup plus fort que les difficultés techniques. »


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