; Pourquoi les prix du gaz flambent, et jusqu'à quand ?

Énergie Où va le marché du gaz naturel ?

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Les prix du gaz naturel ont explosé depuis début 2021, ce qui contribue à la flambée observée en parallèle sur le marché des engrais azotés. Pourquoi cette forte hausse ? À quoi s’attendre dans les mois qui viennent ? Réponses avec Anne-Sophie Corbeau, spécialiste des marchés gaziers.

Gaz, flammeEn 2021, les prix du gaz naturel ont atteint des niveaux jamais vus, de mémoire d'expert (©Pixabay)

On le lit et on l’entend depuis plusieurs mois : les prix du gaz augmentent de façon exceptionnelle.

Une flambée qui explique en grande partie celle des cours des engrais : le gaz naturel est essentiel pour la production d'ammoniac, lui-même à la base de la production des engrais azotés. La forte hausse de ses prix a fait exploser les coûts de production de l’urée, surtout en Europe.

À quel point les prix du gaz ont flambé ? Pour quelles raisons ? À quoi peut-on s’attendre dans les mois qui viennent sur le marché du gaz ? Le Paris Grain Day – événement annuel organisé par Agritel et consacré aux marchés agricoles – a convié Anne-Sophie Corbeau pour répondre à ces questions, le 28 janvier.

Chercheuse au Center on Global Energy Policy de l’Université de Columbia, elle est spécialiste de l’hydrogène et du gaz naturel.

Des prix hauts et volatils, en Europe comme en Asie

« Je n’aurais jamais pensé voir de tels prix de toute ma vie, c’est absolument extraordinaire ! », s’exclame-t-elle. De fait, les prix spot (prix au comptant) du gaz naturel liquéfié sont montés en puissance en Europe entre mars et septembre 2021, pour culminer à 60 $/MMBTU* en décembre, alors qu’ils avoisinent d’habitude les 6-8 $/MMBTU.

« 60 $/MMBTU, c’est l’équivalent de 300 dollars le baril de pétrole ! », compare l’experte. Les prix européens se sont ensuite repliés pour atteindre 30 $/MMBTU fin janvier, ce qui reste exceptionnel. Le marché est aussi très tendu en Asie.

En plus d’être élevés, les prix sont extrêmement volatils sur ces deux marchés : « Il n’est pas rare dans une seule journée de voir le prix varier de 3 $/MMBTU, soit environ 18 $/baril », explique-t-elle.

Elle souligne que certains pays sont épargnés par la hausse des prix du gaz, à l’instar des États-Unis où ils sont plutôt bas et très stables. N’oublions pas qu’ « environ un tiers de la consommation mondiale est soumise à des prix régulés, souvent maintenus bas ».

Ni que la hausse « impacte les pays qui importent du gaz avec des cargaisons spot, pas les contrats long terme indexés aux prix du pétrole ». Ceux-ci tournent actuellement autour de 10-12 $/MMBTU.

Une multitude de facteurs explique la flambée

Un ensemble d’éléments se sont accumulés pour mener à cette situation, détaille Anne-Sophie Corbeau. Côté demande, le fort rebond économique de la Chine a joué. L’Empire du milieu est devenu en 2021 le premier importateur de gaz naturel liquéfié.

La production d’ énergies renouvelables a aussi été plus basse que prévu au Brésil, en Chine ou encore en Europe, d’où une hausse de la demande en gaz pour compenser. À cela s’ajoutent des hivers « assez longs en Asie et en Europe », et des étés très chauds : les besoins en chauffage et en climatisation ont accentué la demande en gaz.

Sans compter la flambée des prix d’autres matières premières, comme le charbon, qui ont poussé vers le haut tous les prix de l’énergie.

Côté offre, la disponibilité de gaz naturel liquéfié a été moins importante que prévu en 2021 : incendies dans une usine de liquéfaction en Norvège fin 2020, soucis en Australie avec l’unité flottante Prelude, production en berne en Malaisie, au Nigéria, au Trinidad...

Et, comme une « cerise sur le gâteau », les livraisons ont été plus faibles depuis la Russie, d’une part à cause d’un hiver 2020/21 rigoureux qui a poussé les Russes à stocker davantage de gaz, d’autre part à cause d’un « imbroglio diplomatique et régulatoire » autour du gazoduc Nord Stream 2 voué à relier la Russie à l’Allemagne.

À quoi s'attendre dans les mois qui viennent ?

Dès lors, la spécialiste estime que les prix du gaz dans les trois mois qui viennent vont dépendre de la rigueur de l’hiver en Europe et en Asie, et de questions géopolitiques : « Y aura-t-il un conflit avec l’Ukraine, et la Russie ira-t-elle jusqu’à couper ses approvisionnements vers l’Europe ? ».

Si Anne-Sophie Corbeau juge que le pays des tsars risque d’encore diminuer les approvisionnements, ce qui soutiendrait les prix du gaz en Europe, elle ne croit pas à une coupure totale : « cela génère des revenus très importants pour la Russie, au-delà de 50 milliards de dollars en 2021 ».

Elle souligne qu’ un resserrement des marchés gaziers est attendu entre 2022 et 2025 à cause d’une baisse de la capacité de liquéfaction sur le marché global et d’une demande qui pourrait continuer à augmenter.

« 10 à 12 $/MMBTU, c’est un seuil de souffrance pour beaucoup de pays, notamment en Asie du Sud-est. Pour eux, un prix abordable, c’est 6 à 8 $/MMBTU ». Ces prix hauts pourraient mener à une destruction de la demande de gaz naturel liquéfié en Asie, redirigée vers le pétrole ou le charbon.

Ces variations sur le marché gazier mondial, couplées à la hausse de production des énergies renouvelables, risquent d’exposer les prix européens à une forte volatilité.

Elle analyse : « Le switching entre charbon et pétrole va disparaître, la bonne volonté des Russes est questionnable et il ne nous reste que nos stockages de gaz pour amortir les chocs en Europe. Cela risque de ne pas être suffisant : attendez-vous à beaucoup de volatilité sur les marchés gaziers à l’avenir ! ».

*Millions de BTU. Le BTU (British thermal units) est l’unité de mesure qui correspond à la quantité d’énergie dégagée par la combustion d’un volume de gaz naturel.

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